Cinéma, littérature, spectacles, expos : chaque semaine, L’esprit critique, c’est le nouveau podcast proposé par Mediapart pour inciser l’actualité culturelle, renouveler les voix qui débattent des œuvres et rendre compte des débats esthétiques et politiques qui traversent ce qu’on nous donne à lire ou à voir. Hébergé par Audiomeans. Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
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Le Diable s’habille en Prada, la suite. Il y a tout juste vingt ans sortait au cinéma un film devenu culte, adapté du best-seller de Lauren Weisberger paru trois années auparavant. Deux décennies plus tard, le réalisateur et le casting sont restés les mêmes avec David Frankel derrière la caméra et Meryl Streep, Anne Hathaway ou encore Emily Blunt devant celle-ci. Le film organise les retrouvailles entre Meryl Streep alias Miranda, dirigeante du magazine de mode Runway et son ancienne assistante, Anne Hathaway alias Andy, licenciée du journal d’investigation dans lequel elle travaillait et appelée à la rescousse pour pallier un bad buzz numérique lié à un article publié par l’alter-ego de fiction du magazine Vogue. Dans Le Diable s’habille en Prada 2, la patronne toxique et cynique qu’était Meryl Streep ne jette plus son manteau en arrivant en bureau en attendant que des assistantes s’en occupent, elle est contrainte de l’accrocher elle-même au porte-manteau, avec quelques difficultés liées aux vingt années qui se sont écoulées entre le premier et le second opus… Le Diable s’habille en Prada 2 est sorti sur les écrans le 29 avril.
On poursuit cette émission non pas avec un film, mais avec une série proposée par le cinéaste et scénariste Éric Rochant, célèbre pour la série du Bureau des Légendes ou son film Un monde sans pitié, co-écrite et réalisée avec sa fille Capucine Rochant. Cette série s’intitule Bandi, sans t à la fin, parce qu’elle se déroule en Martinique, et alterne entre français et créole. Elle est filmée à l’opposé des clichés touristiques, dans les quartiers défavorisés de cette île des Antilles. Disponible sur Netflix en huit épisodes de 55 minutes chacun, la série suit l’évolution de la famille Lafleur, constituée de onze frères et sœurs, que l’on découvre alors que leur mère, pilier et seule source de revenus d’une cellule familiale dont le père est en détention, vient de mourir dans un accident de la route. Pour survivre et ne pas être séparés, plusieurs des frères se lancent dans le trafic de drogue, dans des styles différents, incarnés par l’opposition entre les deux frères Kylian et Kingsley, qui ont chacun leur façon de faire du business. Cette série réalisée et produite par des figures du cinéma hexagonal, mais voulant représenter des décors de palmiers, des trafics de drogue, des courses en scooters débridés et des dialogues en créole ne produit-elle que des clichés ? Autrement posé, est-elle exotique en nous montrant un univers rarement vu à l’écran ou exotisante en ne nous présentant que des images attendues voire problématiques ? Bandi, signé Éric et Capucine Rochant, est disponible sur Netflix depuis le début du mois d’avril.
Dao, comme nous l’explique un carton qui ouvre le nouveau long-métrage du réalisateur Alain Gomis ainsi titré, cela signifie « mouvement perpétuel et circulaire, qui coule en toute chose et unit le monde ». Et c’est bien cette ambition de capter un tel mouvement qui anime le cinéaste en mettant et montant en parallèle deux cérémonies familiales reliées entre elles à travers le personnage de Gloria, personnage principal de ce film choral, qui réenterre son père et marie sa fille. La première cérémonie est un rite animiste qui se tient dans un village de Guinée Bissau un an après la mort du père. La seconde est un mariage qui se tient dans une ferme de la campagne française louée à l’occasion des noces de la fille. En donnant des rôles à des acteurs et actrices professionnels et non professionnels, y compris à sa propre famille ; en brouillant les pistes entre fiction et documentaire ; en mêlant improvisation et dialogues et scènes jouées et non jouées ; ou encore en donnant accès au making of du long-métrage au point de le débuter par son casting préparatoire, Alain Gomis semble vouloir troubler les rapports entre le vrai et le faux, mais avec néanmoins l’envie d’atteindre à une vérité de ce tout qui peut se jouer dans les rapports familiaux : émotions inattendues ou échanges convenus, gênes soudaines ou joies explosives, poids et légèreté tout à la fois de s’inscrire dans une généalogie et d’être pris dans des liens qui peuvent enfermer ou libérer… Dao, d’Alain Gomis est sorti en salles le 29 avril dernier.
Deux longs-métrages et une série en huit épisodes. La suite d’un objet culturel devenu culte ; un nouveau jalon d’une filmographie exigeante et un déplacement géographique et scénaristique signé par l’un des showrunners les plus connus des écrans français. La Guinée Bissau, New York et les quartiers défavorisés de la Martinique. Le programme de « L’esprit critique » est particulièrement éclectique. On discute et dispute aujourd’hui dans « L’esprit critique » de Dao, le nouveau film du réalisateur franco-sénégalais Alain Gomis, de la série Bandi, écrite et réalisée par Éric Rochant et sa fille Capucine Rochant ainsi que du Diable s’habille en Prada 2 réalisé comme le premier opus par David Frankel. Avec : • Occitane Lacurie, membre du comité de rédaction des revues de cinéma Débordements et Emitaï. • Salima Tenfiche, maîtresse de conférences à l’université Sorbonne Nouvelle • Raphaël Nieuwjaer critique pour les Cahiers du cinéma et la revue Études. « L’esprit critique » est un podcast enregistré aujourd’hui par Corentin Dubois et réalisé comme chaque semaine par les équipes de Gong.
Après les succès publics et critiques de la série théâtrale Les Trois Mousquetaires d’après Alexandre Dumas et de la mise en scène en extérieur du roman de Jean Giono, Que ma joie demeure, présentée notamment Festival d’Avignon, la metteuse en scène Clara Hédouin adapte Manières d’être vivant, l’essai du philosophe Baptiste Morizot, figure de la réflexion contemporaine sur le vivant et les relations entre humains et non-humains. Pour mettre en scène ce texte a priori éloigné du registre théâtral, Clara Hédouin réunit un petit groupe de passionnés de nature au col de la Bataille, dans le Vercors, pour observer d’abord les oiseaux migrants vers l’Afrique. Après que chacun des acteurs et actrices se renomment pour incarner chacun et chacune des facultés humaines : – le Doute, le Raisonnement, la Poésie, l’Imagination, l’Amour et l’Attention –, ces enquêteurs-philosophes se lancent ensuite sur la piste du loup. Manières d’être vivant signé Clara Hédouin était visible récemment à la Criée à Marseille et à la MC93 de Bobigny et sera visible en juin à l’Abbaye de Fontfroide puis à Calais en version extérieure, avant d’aller à Châteauvallon en juillet.
« Je viens d’une génération qui voulait détruire le monde et surtout s’autodétruire, une génération où la folie était au cœur de la création. Le beau était violent, et le violent était beau. Je crois que cette liberté ne doit pas être perdue, cette sauvagerie esthétique, cet excès ! Je suis un samouraï, je me bats jusqu’à la mort. La mort est et sera toujours au centre de ma vie », avait déclaré Angelica Liddell à l’occasion de la remise d’un prix en juin 2025 pour Dämon, el funeral de Bergman. C’est dans ce registre que s’inscrit Vudú (3318) Blixen, titre de la nouvelle proposition de l’actrice, performeuse et metteuse en scène Angelica Liddell, placé sous le signe de la baronne danoise Karen Blixen, connue sous le nom de plume d’Isak Dinesen, autrice notamment du roman La ferme africaine et qui a donné son nom à l’astéroïde 3318. La pièce fait partie de la « trilogie des funérailles » proposée par Angelica Liddel, mais a été créée en réalité avant DÄMON, El funeral de Bergman, pièce présentée en juillet 2024 dans la cour d’honneur du Festival d’Avignon. De Blixen, Liddell retient principalement qu’elle « avait promis son âme au diable, en retour le diable lui avait promis que tout ce qu’elle vivrait désormais deviendrait une histoire ». Et c’est aussi une forme de pacte avec le diable qu’elle veut sceller pour se venger de l’homme qui l’a quittée et laissée avec une douleur irrémédiable qu’elle cherche à exorciser par les mots et les images. Prenant la forme d’un rituel occulte ou d’une grand-messe en bleu, noir et rouge, la pièce-cérémonie de plus de 5 heures est organisée en succession de cinq actes et tableaux qui paraissent épouser les étapes parfois associées au deuil : le déni à travers une reprise de la chanson de Jacques Brel « Ne me quitte pas » sur un monceau de fleurs blanches ; avant que ne se donnent à voir la colère, la tristesse exprimée notamment par un gigantesque boulet auprès duquel Angelica Liddell s’assoit, puis une forme de résignation traduite notamment par des images de futurs qui n’ont pas existé. Mais ce cycle censé classiquement se terminer par une reconstruction ne sied pas à la colère de la performeuse qui préfère organiser un final grandiose dans lequel elle orchestre ses propres funérailles, dans un dernier tableau ou le rouge sang a pris la place du bleu des débuts et où résonnent 101 coups de canons ainsi que la musique de Ray Heredia. Le spectacle a suscité une tribune du collectif « Décolonisons les arts », publiée sur ScèneWeb, et mettant en cause l’imagerie raciale à l’œuvre dans ce spectacle fondée sur une écrivaine dont l’œuvre est fortement située dans le contexte colonial. Vudú (3318) Blixen, d’Angelica Liddell, c’était récemment visible au Théâtre de l’Odéon.
La maison de Bernarda Alba est l’ultime pièce du poète Federico Garcia Llorca, assassiné par des miliciens franquistes le 19 août 1936, deux mois seulement après avoir terminé ce texte prenant la forme d’un huis clos dans une maison andalouse dans laquelle une mère, Bernarda Alba, enferme ses cinq filles pendant des années pour respecter la tradition du deuil de son mari. Le metteur en scène Thibaud Croisy en propose une nouvelle traduction, effectuée en collaboration avec Laurey Braguier et publiée à L’Arche, et une nouvelle transposition sur scène, présentée au Théâtre de Gennevilliers, après être passée par Mulhouse et Bordeaux. Cette mise en scène perturbe la distribution habituelle de la pièce, puisque Thibaud Croisy a pris un homme pour jouer Poncia, la gouvernante et servante de la maisonnée qui commente le drame ; et qu’il a confié les rôles des cinq filles de Bernarda à des actrices aux corps et âges fort dissemblables. Ce choix de confier les rôles de la pièce non pas à des jeunes actrices qui se ressembleraient mais à des femmes d’âge mûr aux physiques différents souligne la cruauté de la situation de ces femmes célibataires dont les désirs se heurtent aux murs entre lesquels n’apparaissent que des fragments du monde extérieur. Parmi ces fragments sur lesquels fantasment les femmes enfermées, Pepe le Romano, l’un des plus bels homme de la région, que l’aînée et la plus laide des cinq sœurs, Angustias, pourrait épouser grâce à l’héritage que lui a laissé son père, mais dont est aussi tombée amoureuse la benjamine de la famille, Adela. La maison de Bernarda Alba de Thibaud Croisy, avec Elsa Bouchain, Charlotte Clamens, Céline Fuhrer, Michèle Gurtner, Emmanuelle Lafon, Helena de Laurens, Lucie Rouxel, Laurence Roy, Hélène Schwaller et Frédéric Leidgens, c’était récemment au Théâtre de Gennevilliers et ce sera bientôt visible à Bordeaux, au TCI à Paris, à Angers, Clermont-Ferrand, Béthune, Juvisy et Valenciennes.
Un classique du théâtre de l’entre-deux-guerres retraduit ; une référence à une baronne et écrivaine danoise ayant fait un pacte de création avec le diable et une tentative de mettre en et sur scène la philosophie contemporaine du vivant… On discute aujourd’hui dans « L’esprit critique » de l’ultime pièce du poète Federico Garcia Llorca, La maison de Bernarda Alba, mise en scène par Thibaud Croisy au Théâtre de Gennevilliers ; de Vudú (3318) Blixen, titre singulier donné à la nouvelle performance de plus de cinq heures proposée par l’espagnole Angelica Liddell qui était récemment visible au Théâtre de l’Odéon ; et enfin de la proposition de la metteuse en scène Clara Hédouin à partir de l’essai du philosophe Baptiste Morizot intitulé Manières d’être vivant, créé à l’automne à Villeurbanne et donnée récemment à la MC93 de Bobigny. Avec : • Zineb Soulaimani, que vous pouvez lire dans la revue Mouvement, Le Quotidien de l’art et dont vous pouvez aussi écouter le podcast « Le Beau Bizarre ». • Caroline Châtelet, qui écrit pour SceneWeb et les les trimestriels Théâtre, Novo et Jeux. • Vincent Bouquet dont vous pouvez retrouver la plume sur SceneWeb. « L’esprit critique » est un podcast enregistré et réalisé comme chaque semaine par les équipes de Gong.
Deux livres massifs publié par des sommités de la littérature mondiale et un texte bref commençant et finissant avec le regard d’une taupe. Deux ouvrages dont les narrateurs s’amusent sans cesse à dérouter lecteurs et lectrices, et un journal d’écrivain portant une dimension plus triste, voire tragique. Quoi qu’il en soit, pas loin de 1 500 pages à discuter en moins d’une heure. On parle aujourd’hui dans « L’esprit critique » du nouveau texte d’Éric Chevillard intitulé Jaune Soleil que font paraître les éditions de Minuit ; de la nouvelle livraison du Carnet de notes de l’écrivain Pierre Bergounioux couvrant les années 2021-2025 publiée chez Verdier et enfin de la réunion en recueil de plusieurs textes de l’argentin César Aira sous le titre Les guérisons miraculeuses du docteur Aira, et autres romans, que traduisent les éditions Christian Bourgois. Avec : • Youness Bousenna, qui chronique l’actualité littéraire pour Télérama • Blandine Rinkel, écrivaine, musicienne et critique • Pierre Poligone, cofondateur de Zone Critique, chargé de cours à l’université. « L’esprit critique » est un podcast enregistré et réalisé comme chaque semaine par les équipes de Gong.
Les guérisons miraculeuses du docteur Aira, et autres romans est le titre donné à un recueil de César Aira, sans doute le plus grand écrivain argentin contemporain. Il est composé de différents textes écrits sur une durée de trente ans, chacun faisant environ une centaine de pages, pas tout à fait un roman donc, mais davantage qu’une nouvelle, peut-être la taille d’un fascicule comme ceux que veut composer le docteur Aira dans le texte qui porte le même nom que le recueil. Le tout fait pas loin de 600 pages, est publié chez Christian Bourgeois et traduit par Serge Mestre et Michel Lafon. Un épisode dans la vie du peintre voyageur, considéré comme un chef d’œuvre par l’écrivain chilien Roberto Bolaño ouvre ce recueil, dans lequel la réalité se plaît à dérailler ; où l’on rit souvent avant d’être pris de doutes quand l’auteur écrit « Je ne supporte pas les lecteurs qui me disent qu’ ils ont ri avec mes livres, et je déplore amèrement leur attitude » ; et où l’on retrouve à plusieurs reprises la ville de Coronel Pringles, ville dont le nom semblerait inventé si elle n’était pas la cité de la province de Buenos Aires dans laquelle César Aira est né en 1949. Dans Un épisode dans la vie du peintre voyageur, qui date de 1995, César Aira écrit « On se fracasse contre les mots, et sans le savoir on est passé de l’autre côté, dans le corps-à-corps avec la pensée d’autrui. Il arrive la même chose à un peintre, mutatis mutandis, avec le monde visible. Elle arrivait au peintre voyageur. Ce que disait le monde était le monde. » Un de ses autres textes, La Couturière et le vent, débute ainsi : « Ces dernières semaines déjà avant de me rendre à Paris, j’ai cherché un sujet pour un prochain roman que je veux écrire : un roman d’aventures, plein d’évènements, de prodiges et d’inventions. Jusqu’à présent je n’ai eu aucune idée, sauf concernant le titre, que j’ai trouvé il y a plusieurs années et auquel je m’accroche avec l’obstination du vide : La Couturière et le vent. »
Les éditions Verdier publient, comme tous les cinq ans, les carnets de notes de Pierre Bergounioux, c’est-à-dire le journal quotidien que tient l’écrivain. Chaque jour – et vraiment chaque jour puisque pas un dimanche, un jour férié ou un lendemain de fête ne manquent à l’appel en cinq ans - l’écrivain y note au moins une phrase, en général un paragraphe, au maximum une page sur un livre qui en compte plus de 700. Il y précise systématiquement son heure de lever, des éléments météorologiques, quelques-unes de ses activités de la journée, et beaucoup de ce qu’il lit. Très exceptionnellement ce qui se passe dans le monde. A l’approche des 80 ans, fragilisé par des difficultés cardiaques, ce journal édité depuis des décennies constitue, davantage que les précédents, une chronique sinon d’une mort annoncée, du moins d’un déclin physique débuté. « Je peine à gravir le sentier escarpé. L’effort me porte sur le cœur et je resterai dolent, mal en point, tout près de la syncope, jusqu’à la fin de la journée, avec 10 de tension. Comme Sarah et Jeanne tiennent à toute force à pêcher, nous les emmenons jusqu’à l’aire de jeux où elles trempent dans le ruisseau un fil attaché à un bâton. J’ai connu, moi aussi, pareils magiques instants, au début du temps », écrit par exemple Pierre Bergounioux en notant aussi ailleurs : « L’âge est en train de m’enlever à la vie de mon vivant. » Sous forme à la fois systématique et fragmentaire, l’auteur de Miette, La Bête faramineuse ou Hôtel du Brésil nous donne ainsi à voir une hygiène de vie et d’écriture : « pas un jour sans une ligne » selon le précepte attribué à Pline l’ancien. « Quarante-cinq ans ont passé depuis que j’ai pris le parti de noter la teneur, la couleur de mes jours » écrit Bergounioux pour présenter ce nouvel ouvrage, dont une définition relativement juste serait sans doute ces mots qu’il cite de Singer : « Où sont donc parties toutes ces années ? Qui s’en souviendra quand nous ne serons plus là ? Les écrivains les mentionneront, certes, mais ils mélangeront tout. Il doit bien exister quelque part un lieu où tout est préservé, inscrit jusque dans les moindres détails. »
Jaune Soleil, le nouveau livre d’Éric Chevillard, que publient les éditions de Minuit, débute ainsi : « La taupe bifurqua, ouvrir une galerie verticale, repoussant avec énergie la terre devant elle, et risque une tête à la surface pour vérifier enfin la persistante rumeur selon laquelle existerait tout un monde au-dessus. » On ne dévoilera pas grand-chose de ce texte fantaisiste voire fantasque en disant que la taupe reviendra à la fin, mais qu’entretemps on aura croisé des personnages aux noms pour la plupart rocambolesques et en premier lieu, le trio formé par Philéon et Clodomir, avec Godelive, fille aux cheveux jaune soleil, dont ils sont épris tous les deux. Mais cette histoire qui pourrait se dérouler au moyen-âge même si l’on y voit circuler des voiture Mercédès ne serait pas ce qu’elle est, ou ce qu’elle n’est pas, on ne sait pas trop, sans Monsieur Ristretto, un vieil écrivain attablé à la terrasse d’un café ou restaurant nommé les Grands Ducs et qui perturbe ou permet l’histoire – là encore on ne sait pas trop – avec ses souvenirs. « Afin de laisser passer cette autre voiture, monsieur Ristretto, toujours lui, fait marche arrière, obligeant un troisième automobiliste à se déporter sur la droite pour lui permettre de reculer, ce qui contraint une camionnette à piler brusquement et les répercussions en chaîne sur le trafic se poursuivent ainsi jusqu’à ce que chacun se décide à faire sagement demi-tour. Telle est l’influence de monsieur Ristretto sur le cours des choses. Va-t-il aussi embarquer tout le monde dans sa remémoration mélancolique ? » écrit ainsi Chevillard. Bref, on l’aura compris, il n’est pas évident, comme souvent avec cet écrivain, de résumer un texte où l’on croisera encore une baleine à bosse avalant un kayakiste ou un tromboniste n’attendant pas la fin du concert pour astiquer son cuivre.
Le réalisateur américain Gus van Sant revient, après presque huit ans d’absence, avec un film intitulé La corde au cou. Le long-métrage s’inspire, comme beaucoup de réalisations de Gus Van Sant, d’une histoire vraie, mais relativement oubliée, du moins sous nos latitudes. Cette histoire s’est déroulée le 8 février 1977 à Indianapolis, capitale de l’Indiana. Tony Kiritsis, un homme ruiné à cause d’un emprunt prend en otage le fils du courtier responsable de sa situation qu’il menace d’un fusil chargé attaché par un fil de fer reliant l’arme de la gâchette au cou de l’otage, risquant de le tuer au moindre mouvement : cette corde au cou qui donne son titre au film. La prise d’otages réelle dura 63 heures et fut filmée presque en direct par la caméra de la télévision locale puis nationale, suscitant maints débats sur le fait de savoir si Tony était d’abord un criminel ou d’abord une victime. La corde au cou, de Gus Van Sant, sera sur les écrans mercredi prochain 15 avril.
Silent Friend est le septième film de la cinéaste hongroise Ildikó Enyedi, qui avait reçu l’Ours d’or à Berlin en 2017 pour son film Corps et Âme racontant une histoire d’amour entre deux personnes découvrant qu’elles se rêvaient chaque soir en cerf ou en biche, veillant l’une sur l’autre dans une forêt enneigée. Dans ce film-ci, il est aussi questions de frontières poreuses entre humains et non humains, puisque c’est un arbre installé dans le jardin botanique d’une université allemande – en l’occurrence un gigantesque Ginkgo biloba – qui constitue le personnage principal de ce long-métrage de près de deux heures et demie. Autour de lui, trois époques et trois personnages défilent en tissant des relations avec cet arbre qui les observe. Greta, première femme à intégrer cette université en 1908 doit affronter la misogynie du monde scientifique d’alors. Hannes, étudiant dans les années 1970, découvre l’amour en même temps que les interactions avec un géranium. Tony chercheur chinois en neurosciences invité sur le campus en 2020, se retrouve coincé par l’épidémie de covid et se lance alors dans une expérience avec le ginkgo. Pour les trois époques dans lesquelles la cinéaste plonge son arbre silencieux, elle a choisi trois formats différents : le segment contemporain est entièrement filmé en numérique qui permet notamment une précision de l’image à une échelle microscopique ; la partie de l’histoire qui se situe dans les années 1970 a été tournée dans un 16 mm qui intensifie les couleurs ; et la partie qui se déroule en 1908 est filmée en noir et blanc et en 35 mm. Dans un entretien qu’elle a donnée à Mediapart et à notre collègue Amélie Poinsot à l’occasion de la sortie du film, Ildikó Enyedi expliquait : « Mes personnages cherchent à se connecter aux plantes et se rendent compte qu’il y a un autre œil, Quand vous êtes dans un jardin, vous observez les plantes, mais elles vous observent aussi : vous vous trouvez au milieu d’autres observateurs. C’est cela que j’ai voulu rendre palpable dans le film – non pas l’expliquer, mais le faire ressentir. Les humains y apparaissent comme une partie d’une texture très riche. C’est une sensation plutôt plaisante : on se sent moins seul. » Silent Friend est sorti en salles le 1er avril dernier.
The Drama est le titre du film du réalisateur norvégien Kristoffer Borgli avec en tête d’affiche les deux stars du moment que sont Robert Pattinson et Zendaya. Pour celles et ceux qui auraient réussi à échapper à l’intense campagne de promotion qui a accompagné la sortie du film, je rappelle que les deux jeunes gens se rencontrent dans un café autour d’un livre que l’une est en train de lire et que l’autre fait semblant d’avoir lu. Un coup de foudre et deux années plus tard, les deux tourtereaux se retrouvent à préparer dans les moindres détails un luxueux mariage, répétant leur danse inaugurale avec une chorégraphe, sélectionnant la meilleure DJ, préparant les discours qu’ils s’adresseront tous les deux. Mais alors qu’ils testent le menu et forcent sur les vins avec deux amis, la mécanique s’enraye après qu’a été demandé à chacun et chacune de raconter la pire chose commise de sa vie. Le film est issu de la société de production américaine A24, à l’origine de certains films qu’on a évoqués dans ce podcast comme The Brutalist de Brady Corbet ou Marty Supreme de Josh Safdie. Comme pour ces précédents long-métrages, on risque de se demander si cette société qui prétend renouveler le cinéma indépendant aux étatsuniens n’est pas le dernier avatar d’une conformité formelle et politique. The Drama est sorti en salles le 1er avril dernier.
Un mariage triste comme un enterrement ; un arbre puissant qui nous observe depuis plus de 100 ans, et une prise d’otages vintage qui capte aussi la réalité d’aujourd’hui… On revient aujourd’hui dans « L’esprit critique » sur deux films aux antipodes l’un de l’autre sortis au début de ce mois, The Drama du norvégien Kristoffer Borgli avec Robert Pattinson et Zendaya, et Silent Friend de la cinéaste hongroise Ildikó Enyedi, qui fait d’un ginkgo biloba son personnage principal. Et on anticipera ensuite sur la sortie prochaine du nouveau film de Gus Van Sant, initutlé La corde au cou et qui nous plonge dans une prise d’otage à Indianapolis à la fin des années 1970. Avec : • Alice Leroy, qui écrit pour les Cahiers du Cinéma • Occitane Lacurie, membre du comité de rédaction des revues de cinéma Débordements, et Emitaï. • Salima Tenfiche, maîtresse de conférences à l’université Sorbonne Nouvelle « L’esprit critique » est un podcast enregistré aujourd’hui par Corentin Dubois et réalisé comme chaque semaine par les équipes de Gong.
Trois expositions de trois femmes artistes dialoguant avec l’histoire de l’art du XXe siècle et la société de leur temps. Une photographe qui propose sa première exposition cinématographique. Une peintre longtemps reléguée dans l’ombre qui expose son « obscurité lumineuse ». Et une plasticienne touche-à-tout qui se confronte à Alberto Giacometti. On évoque aujourd’hui dans « L’esprit critique » l’exposition des diaporamas de l’américaine Nan Goldin qui se déploient sur deux sites, au Grand Palais et à la chapelle de la Salpêtrière ; la grande rétrospective que le Musée du Luxembourg consacre à la peintre anglaise longtemps installée au Mexique Leonora Carrington, et enfin la façon dont la pakistano-américaine Huma Bhabha investit la fondation Giacometti à Paris pour un dialogue entre ses œuvres contemporaines et celles du sculpteur suisse. Avec : • Margot Nguyen, travailleuse de l’art indépendante. • Hélène Soumaré, critique d’art « L’esprit critique » est un podcast enregistré et réalisé par les équipes de Gong.
L’Institut Giacometti à Paris présente une exposition consacrée à l’artiste Huma Bhabha, née à Karachi au Pakistan au début des années 1960 avant de s’installer aux Etats-Unis, dont les œuvres sont confrontées au célèbre sculpteur suisse. L’artiste pakistano-américaine a conçu spécialement la plupart de ses pièces qui tout à la fois se fondent et dénotent au milieu des œuvres de Giacometti, avec des effets de trouble et de ressemblance. Entre hommage et humour, l’exposition s’intitule « Dénoue, boucle à boucle, les cheveux d’une idole avant que tes articulations se détachent… » Un titre emprunté à un vers du poète persan Omar Khayyam, qui entend saisir autant la précision du travail des artistes que le refus qu’ils partagent d’une figuration littérale qui les pousse à représenter des corps étirés, démembrés parcellisés. Pour les deux artistes, les corps et le visage humains sont les sujets essentiels, et le travail d’Huma Bhabha, qui pratique autant la sculpture, la peinture, la photographie que le collage voisine donc avec des Giacometti : sculptures, dessins et photographies… L’exposition met ainsi en parallèle la célèbre sculpture de Giacometti, L’homme qui marche, datant de 1960, avec une pièce de Bhabba intitulée Magic Carpet, faite d’un simple tapis sur lequel est posé une paire de jambes en mousse rose, chaussées de véritables bottes de caoutchouc. Autre exemple, face à la Jambe du sculpteur Suisse, Huma Bhabha éparpille au sol un corps en morceaux — une tête, des jambes et de petits bouts d’argile cuits — réalisé lors d’une résidence au Mexique (Untitled, 2022), créant à la fois rapprochement et distance, soulignée par le fait que Giacometti travaille avec des matériaux nobles et classiques, tandis que la plasticienne crée principalement des installations faites d’os, de polystyrène de liège, d’argile, de plâtre de fil de fer, travaillant avec des matériaux disparates. Dans une pièce à part - le cabinet graphique - on découvre un autre fil permettant de relier les deux artistes, passant l’image en mouvement, puisque Huma Bhabha qualifie Giacometti de « post-cinéma » au sens où son travail et sa perspective seraient imprégnés d’une esthétique cinématographique. On voit ici des planches contacts inédites d’Ernst Scheidegger, où les sculptures de Giacometti sont photographiées en extérieur un peu comme des storyboards de cinéma en les confrontant avec des sculptures de Bhabha photographiées comme des scènes de cinéma. Le commissariat de l’exposition est signé Émilie Bouvard qui évoque moins un dialogue historique qu’un « compagnonnage sensible » entre les deux artistes. Le dialogue entre Alberto Giacometti et Huma Bhabba, organisé par l’institut Giacometti à Paris est visible depuis le 6 février dernier et jusqu’au 24 mai prochain.
Le musée du Luxembourg à Paris consacre une rétrospective à la peintre Leonora Carrington, née en 1917 en Angleterre, voyageuse incessante de Florence à Paris, du Sud de la France à l’Espagne, avant de s’installer au Mexique pendant la Seconde Guerre mondiale. A travers 126 œuvres, cette première exposition solo d’envergure consacrée à cette figure de l’art du XXè siècle située à la croisée du surréalisme, de la mythologie et de l’ésotérisme est composée de six sections qui nous font avancer dans son œuvre et dans sa vie de façon chronologique et thématique. On part ainsi des origines d’un « grand tour intérieur » pour évoquer la « mariée du vent », surnom donné par son compagnon Max Ernst à Leonora Carrington, et aboutir, après être passé par « L’obscurité lumineuse », à la « cuisine alchimique », réunissant les passions à la fois culinaires, artistiques et ésotériques de Carrington au sujet desquelles son mécène Edward James écrivit que ses peintures étaient « non seulement peintes, mais aussi concoctées. Il semble parfois qu’elles se sont matérialisées dans un chaudron sur le coup de minuit. » Leonora Carrington a pu autrefois être réduite à son statut de compagne du peintre Max Ernst, avec lequel elle vécut plusieurs années dans le sud de la France avant que la guerre ne les sépare lorsque ce dernier fut arrêté comme « étranger ennemi ». Elle avait pourtant affirmé : « Je n’avais pas le temps d’être la muse de qui que ce soit ; j’étais trop occupée (…) à apprendre à devenir une artiste. » A propos d’elle-même, la peintre écrivit : « J’ai compris qu’il était indispensable que j’extirpe de moi tous les personnages qui m’habitaient. J’ai dû me débarrasser de tout ce que m’avait apporté ma maladie, chasser ces personnalités et c’est ainsi qu’a commencé ma libération. J’ai senti que, sous l’action du soleil, j’étais une androgyne, la Lune, le Saint-Esprit, une gitane, une acrobate, Leonora Carrington et une femme. » Le commissariat de cette exposition est signé Tere Arcq, historienne de l’art spécialiste du surréalisme au Mexique et Carlos Martin, spécialiste de l’art moderne et du surréalisme. La grande rétrospective consacrée à Leonora Carrington a ouvert au Musée du Luxembourg à la mi-février et sera visible jusqu’au 19 juillet.
La célèbre photographe américaine Nan Goldin propose une rétrospective de ce qu’elle présente comme sa première exposition cinématographique puisqu’elle n’y propose pas d’images fixes mais ses diaporamas et vidéos constitués de milliers de photographies. Cette rétrospective a déjà tourné dans plusieurs villes d’Europe et arrive aujourd’hui à Paris en se déployant sur deux lieux. Au Grand Palais sont montrés cinq diaporamas installés dans des pavillons dans lesquels on entre en pénétrant des architectures de tentures noires conçues par l’architecte Hala Wardé. On y voit son premier film intitulé La Ballade de la dépendance sexuelle, constitué d’images prises du début des années 1980 au début des années 2020, et qui fut initialement projetée dans des boîtes de nuit et des soirées privées avant d’être montré dans des institutions culturelles. Puis les diaporamas plus récents qu’elle a consacrés à la communauté queer, à la dépendance aux drogues mais aussi aux plaisirs qu’elles peuvent procurer, ainsi qu’un travail intitulé « Le Syndrome de Stendhal » qui met en regard des chefs d’œuvres de musée avec des portraits de ses proches au sujet desquels elle dit : « Je voyais les visages de mes ami·es dans les toiles. Stendhal décrivait la peinture comme une surface que l’imagination vient compléter. » A ces cinq diaporamas s’ajoute une esquisse de film à venir sur Gaza qui a aussi été le principal sujet de la prise de parole de Nan Goldin en ouverture de cette exposition qui a débuté le 18 mars dernier. A cela s’ajoute également une installation multimédia présentée dans la chapelle de l’hôpital de la Salpêtrière en forme d’hommage à la sœur aînée de Nan Goldin, Barbara, internée en hôpital psychiatrique durant son adolescence et suicidée à l’âge de 18 ans, qui avait déjà été montrée dans le cadre du Festival d’Automne il y a plus de vingt ans. Celle-ci s’intitule Sisters, Saints, Sibyls et se présente comme un triptyque vidéo. Le premier chapitre est consacré à la légende de Sainte Barbara, martyre chrétienne emprisonnée et décapitée par son père, retracé à partir de plusieurs images et tableaux religieux, accompagné par une musique de chœurs médiévaux. Le deuxième retrace la vie de Barbara Holly Goldin à travers des photos de famille et des documents provenant des hôpitaux où elle a séjourné. Le dernier évoque l’adolescence de Nan Goldin et une vie marquée par l’addiction et des séjours en hôpital psychiatriques. L’installation a été conçue en collaboration avec la vidéaste et scénographe Raymonde Couvreu.
Patatas fritas falsas est le titre de la pièce des espagnols Quim Tarrida et Agnés Mateus, créé en Catalogne et montré au Théâtre de la Bastille à Paris. Ce seul-en-scène interprété avec grande énergie par Agnés Mateus entend regarder le fascisme en face et prendre le public à partir d’un texte très frontal, de quelques coups de feu, d’une lumière stroboscopique, d’une marionnette de Franco, de nombreux lustres qui parfois se détachent pour tomber violemment sur scène, de musiques de boîte de nuit de la Costa Brava, mais aussi d’une machine à laver. Après une première pièce sur les violences policières, puis une seconde sur les violences faites aux femmes, c’est à la violence politique que s’attaque le duo catalan dans ce spectacle qui s’ouvre sur la vision d’un gigantesque drapeau franquiste occupant tout l’espace habituellement occupé par les rideaux de scène.
Silence, ça tourne est le titre d’un seul en scène signé Nadim Deaibes et Chrystèle Khodr, interprété par cette dernière, dans lequel elle poursuit son travail de mémoire collective autour du Liban, entamé avec des pièces comme Beirut Sépia, Titre provisoire, Augures ou Ordalie. Elle retrace ici l’histoire du camp de réfugiés palestiniens de Tel al-Zaatar, dont les habitants et habitantes furent assiégés et massacrés par les milices de la droite chrétienne libanaise en 1976, avec un bilan estimé à 2 000 morts, 1 500 disparus et 6 000 blessés, dont une large majorité lors de la seule journée du 12 août. Sur scène, un radio-transistor et des bandes magnétiques reconstituent peu à peu l’atmosphère du siège en mêlant archives sonores et témoignages, notamment celui d’une infirmière suédoise communiste du nom d’Eva Ståhl, que les auteurs de la pièce ont retrouvée et enregistrée, mais aussi d’un reporter de guerre suédois et de l’ancien responsable de la Croix-Rouge internationale. Dans un décor sobre, Chrystèle Khodr déroule des bandes magnétiques qu’elle accroche à des mâts, construisant ainsi une forme de maison ou d’abri, comme elle déroule son histoire, sans nœuds ni effets, avec une volonté de tisser les récits pour en refléter les réalités implacables et construire un lieu de mémoire. Silence, ça tourne, de Nadim Deaibes et Chrystèle Khodr, c’était récemment au TNP de Villeurbanne, à la MC93 de Bobigny, à la Joliette à Marseille et au théâtre de la Bastille à Paris
Bovary Madame, d’après Gustave Flaubert, est le titre du spectacle de Christophe Honoré que présente en ce moment le théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt après avoir été visible à Lausanne, Clermont-Ferrand, Brest, Rennes, La Rochelle, Évry, Annecy, Lyon, Arras, Angers, Nantes, Anglet et Nice. Pour mettre en scène l’histoire d’Emma, le réalisateur et metteur en scène a choisi un décor de cirque et un rythme de cabaret, agrémenté de cinéma et de vidéo puisqu’une partie des scènes se déroule dans les coulisses et que nous ne les voyons qu’à l’écran. Emma Bovary, jouée par l’actrice Ludivine Sagnier, est ainsi entourée de toute une troupe dans laquelle les personnages de Flaubert sont aussi des figures de l’univers circassien, depuis l’acrobate jusqu’à Madame Loyale. Costumes et musique, nudité et numéros, grand spectacle et dimension littéraire, classique et modernité ; dialogues reconnaissables et pauses BarbaPapa et tartes à la crème invitant des membres du public à monter sur scène : comme souvent Christophe Honoré entend proposer, ici en deux heures et demie, un spectacle capable d’embrasser les contraires et de toucher un vaste public En inversant le titre original de Flaubert, Christophe Honoré propose-t-il alors un spectacle renversant ou sens dessus dessous ? Bovary Madame de Christophe Honoré est visible jusqu’au 16 avril au théâtre de la Ville à Paris.
Une transposition circassienne d’un grand classique de la littérature française ; un récit polyphonique et documenté d’un massacre commis dans un camp palestinien du Liban au milieu des années 1970 et un seul-en scène déchaîné qui entend regarder et dénoncer de front les dynamiques fascisantes. On discute aujourd’hui dans « L’esprit critique » de Bovary Madame que donne en ce moment le cinéaste et metteur en scène Christophe Honoré au Théâtre de la Ville-Sarah Bernardt, de la proposition intitulé Silence, ça tourne, des Libanais Nadim Deaibes et Chrystèle Khodr qui était récemment visible au Théâtre de la Bastille à Paris et enfin de Patatas fritas falsas du duo catalan Agnés Mateus et Quim Tarrida, à l’affiche de ce même théâtre de la Bastille. Avec : • Zineb Soulaimani, que vous pouvez lire dans Le Quotidien de l’art et dont vous pouvez aussi écouter le podcast « Le Beau Bizarre ». • Caroline Châtelet, qui écrit pour ScèneWeb et les trimestriels Théâtre, Novo et Jeux. • Vincent Bouquet dont vous pouvez retrouver la plume sur ScèneWeb. « L’esprit critique » est un podcast enregistré et réalisé chaque semaine par les équipes de Gong.
Amadoca est le titre de l’ouvrage de l’écrivaine ukrainienne Sofia Andrukhovych que publient les éditions Belfond dans une traduction d’Iryna Dmytrychyn. Une publication en réalité en deux temps, puisque ce premier volet de déjà pas loin de 550 pages, sous-titré L’histoire de Romana et d’Ouliana sera suivi, à la rentrée prochaine, d’un second, intitulé Amadoca. L’histoire de Sofia. Ce projet ambitieux vise à raconter un siècle d’histoire de l’Ukraine, de l’époque soviétique à la domination nazie jusqu’aux guerres contemporaines, même si le roman a été achevé avant l’offensive des troupes de Poutine en 2022. « Amadoca » est le nom donné, au IIè siècle de notre ère, par le géographe grec Ptolémée à un lac ou un marécage qui se serait trouvé dans l’actuelle partie occidentale de l’Ukraine. Pour raconter son pays, Sofia Andrukhovych, centre son récit sur trois personnages : Bohdan, qui a perdu le visage et la mémoire dans une guerre ressemblant à celle du Donbass ; Romana, une archiviste qui pense avoir reconnu dans le visage meurtri et absent du soldat son homme et Ouliana, la grand-mère de Bohdan, qui a vécu les massacres hitlériens et dont Romana va raconter l’histoire à son petit-fils auquel elle dit : « Tu es Bohdan Kryvodiak. Tu es né dans une petite ville de l’ouest de l’Ukraine. Tu as des relations compliquées avec ta famille. Tu es archéologue. Spécialiste du baroque et du rococo. Tu étais à la guerre, dans l’Est. Tu as vécu des choses que peu de gens vivent. Tu as failli mourir. Tu as perdu la mémoire. Mais tu es en vie et en sécurité. Tu es chez toi. Tu es avec moi. Je suis ta femme, Romana. Tout va bien, petit garçon. Viens ici. »
« L’idée m’excitait. Je m’y engageai. Car j’aimais la musique, la nuit, les machines, la solitude, les femmes. » C’est ainsi qu’Anne F. Garréta résume sa décision d’apprendre la pratique de DJ, ou « disquaire » comme elle préfère dire, dans son nouveau livre intitulé DJ. Portrait de l’artiste en animale nocturne que publie le Mercure de France. L’autrice de Sphinx, paru au milieu des années 1980 quand elle avait seulement 23 ans, revient sur ses années noctambules, lorsqu’elle faisait danser les nuits de Paris, notamment dans une boîte lesbienne, le Katmandou, en assumant vouloir poser un regard inédit sur cet univers alors que « la littérature qui traite des musiques électroniques et dansantes raboute des informations de nième main sur des sources aussi peu fiables que biaisées par l’hégémonie culturelle américaine ». Cette passionnée des modes d’emploi livre ici un récit à la fois technique et personnel sur un métier et une époque, en creusant dans ses souvenirs, et en proposant des parallèles entre la façon d’écrire, celle de danser, et celle de tenir une « piste » afin d’éviter qu’elle ne se vide subitement en réalisant ainsi le cauchemar du ou de la disquaire. « Le romancier, le mathématicien mettent bout à bout des choses triviales. C’est l’enchaînement qui ne l’est pas. Il en va de même de la disquaire à ses platines enchaînant des trivialités », explique la narratrice pour qui « n’importe qui peut, en enchaînant dans n’importe quel ordre, une série de tubes, surtout les plus vulgaires, faire danser, par intermittence, un groupe quelconque de gens moyennement ingambes. » Pour elle, « les mauvais DJ se fantasment en dictateurs, en gourous ou en prêtre. (…) Une bonne disquaire is an attentive lover. Ou un gigolo de sang-froid. Le DJ médiocre suppose connu et identifié le désir des corps en face de lui. Erreur banale. » Ouvrage écrit depuis une période où elle se dressait contre « l’ordre diurne », par une personne qui affirme « je ne suis ni écrivain ni pas écrivain » et s’imagine plus en DJ qu’en écrivain, ce « portrait de l’artiste en animale nocturne » décrit aussi le parcours de vie en forme de bascule d’Anne F. Garréta. Ainsi qu’elle l’écrit en effet dans un moment introspectif et rétrospectif : « Si on m’avait dit, alors que je dansais sous la voûte étoilé du Saint, dans l’abîme de basses profondes du Paradise Garage, dans l’abside néogothique du Limelight, dans la caverne du Metropol que je finirais par passer ma vie avec femme, enfants, chien, two-car garage au fond d’une banlieue friquée, bucolique et inculte de la capitale de l’Empire, j’aurais hurlé de rire. »
Très brève théorie de l’enfer est le titre du nouveau livre de Jérôme Ferrari, prix Goncourt 2012 pour son Sermon sur la chute de Rome. On reste dans un titre à connotation chrétienne pour ce nouveau livre, publié comme les précédents aux éditions Actes Sud, mais on quitte la Corse qui constitue souvent le sujet et le décor des ouvrages du romancier avec cet ouvrage sous-titré « Contes de l’Indigène et du voyageur » et second volet d’une trilogie débutée avec Nord Sentinelle. Enseignant expatrié d’abord en Algérie, où il rencontre sa femme, le narrateur du livre se retrouve aux Émirats Arabes Unis et constate que « de l’avis de tous – avis, me précisa-t-on, que partageaient nombre de Saoudiens -, l’Arabie n’offrait comme avantage notable que sa proximité avec les Émirats. Il me semblait étrange que le pays où je périssais d’ennui pût ainsi donner l’image d’une version moderne de Sodome et Gomorrhe. » Il emploie à son service Kaveesha venue comme beaucoup de ses compatriotes sri-lankais travailler dans les pays du Golfe et à propos de laquelle Ferrari écrit : « Elle profita de son séjour à Colombo pour acheter le petit terrain sur lequel elle allait faire construire sa maison. Les travaux s’étalèrent sur dix années, s’arrêtant et reprenant au rythme des paiements que Kaveesha pouvait effectuer. A chaque étape du chantier, elle associait des visages d’enfants. Un petit garçon chilien pour les fondations, des jumelles malaises pour la maçonnerie, toute une fratrie italienne pour la charpente, une fillette anglaise pour la pose de la toiture. De l’installation de la plomberie et de l’électricité jusqu’aux dernières finitions, Kaveesha ne s’occupa plus que d’enfants français. » Le roman tisse ainsi les trajectoires parallèles de ces deux personnages, chacun confronté à une forme de descente aux enfers, notamment sur le plan familial, comme si le déracinement, contraint pour l’une et choisi pour l’autre, menait à des tragédies dont on ne saura pas tout mais beaucoup. « Combien de mondes se côtoient-ils dans ce pays, qui ne se rencontrent presque jamais ? » écrit à un endroit Jérôme Ferrari. Un texte qu’il est singulier de lire dans un moment où les projectiles iraniens parvenant à toucher les pays du Golfe tuent surtout des immigrants du sous-continent indien et que de nombreux expatriés demandent à rentrer en Europe après avoir vu leur choix et train de vie fragilisés par la décision de Trump et Nétanyahou de lancer une guerre destructrice en Iran.
L’enfer de la guerre, l’enfer de l’esclavage moderne et l’enfer – possiblement paradisiaque - de la nuit… Ce sont trois ouvrages qui ont part liée avec les ténèbres ou du moins l’obscurité que nous nous intéressons aujourd’hui dans ce nouvel épisode de « l’esprit critique » consacré à la littérature. On y discute en effet de la Très brève théorie de l’enfer située dans les pays du Golfe que propose Jérôme Ferrari chez Actes-Sud, du Portrait de l’artiste en animale nocturne publié au Mercure de France par l’écrivaine et DJ Anne F. Garréta et enfin du grand roman de l’Ukraine intitulé Amadoca de Sofia Andrukhovych, que viennent de traduire les éditions Belfond. Avec : • Youness Bousenna, qui chronique l’actualité littéraire pour Télérama • Copélia Mainardi qui écrit notamment pour Libération • Blandine Rinkel, écrivaine, musicienne et critique « L’esprit critique » est un podcast enregistré et réalisé par les équipes de Gong.
On revient sur Nouvelle vague, film qui a valu il y a peu le César de la meilleure réalisation à l’américain Richard Linklater. Réalisateur notamment de la trilogie cinématographique Before (Before Sunrise, Before Sunset et Before Midnight) ainsi que de Boyhood, un film tourné sur une période de 12 ans, le cinéaste reconstitue cette fois le tournage du film culte de Jean-Luc Godard, A bout de souffle, avec Jean Seberg et Jean-Paul Belmondo. Ayant fait le choix de confier les rôles de tout ce qui a constitué la nouvelle vague du cinéma français à des acteurs ressemblant pour la plupart comme deux gouttes d’eau aux originaux, Linklater ouvre son film par une crise d’ego de Jean-Luc Godard pendant laquelle le célèbre cinéaste disparu en 2022 se plaint d’être plaint d’être le dernier critique des Cahiers du cinéma à ne pas avoir réalisé son film. Il intrigue alors auprès du producteur Georges de Beauregard, convainc la star Jean Seberg et constitue son équipe technique avant de lancer son tournage dans les rues de Paris. Nouvelle Vague, de Richard Linklater est sorti à la rentrée dernière, et est déjà visible en VOD ou sur la plateforme de Canal +
Au vu de la campagne promotionnelle et de la campagne menée pour les Oscar autour de Marty Supreme et de son acteur principal Timothée Chalamet, il est sans doute à peine besoin d’en résumer le pitch. Néanmoins, pour celles et ceux qui auraient réussi à éviter le martelage récent, Marty Mauser est un jeune juif new-yorkais sans le sou, qui vend des chaussures dans le magasin de son oncle et qui, plutôt que de reprendre ce commerce, s’avère prêt à tout – escroquerie, abandon d’amante enceinte, séduction de gloire du cinéma sur le retour, match truqué, aplatissement devant un richissime homme d’affaire ou flirt avec la pègre – pour réaliser son rêve : trouver l’argent pour participer aux championnats du monde de ping-pong – un sport dont l’Amérique d’alors se contrefout – qui se déroulent alors au Japon. Inspirée par les mémoires du pongiste Marty Reisman, le film est signé Josh Safdie qui signe là sa première réalisation solo après les longs-métrages remarqués qu’il réalisait avec son frère Benny, en particulier Good Times et Uncut Gems. Marty Supreme est en salles depuis le 18 février dernier.
Le long-métrage Sinners, succès du box-office et nominé 16 fois – un record historique - à la cérémonie des Oscar du dimanche 15 Mars, est le titre du nouveau film de Ryan Coogler, un cinéaste décidé à s’emparer des formes hollywoodiennes pour faire entendre la voix de la communauté africaine-américaine et montrer le racisme auquel elle doit faire face. Après avoir s’être approprié l’imagerie de la série « Rocky » avec son film Creed en 2016 puis s’être emparé des films de super-héros avec les deux volets de Black Panther en 2018 et 2022, c’est cette fois le genre du film d’horreur et de vampire, mais aussi le genre du film musical et du film d’époque, qu’utilise le réalisateur pour parler de la condition des noirs aux Etats-Unis. L’intrigue se déroule dans le delta du Mississippi, au début des années 1930, à l’époque de la ségrégation raciale, de l’exploitation des noirs dans les champs de coton et de la terreur entretenu par le Ku Kluk Klan. Les jumeaux Smoke et Stack, incarnés tous deux par Michael B. Jordan, l’acteur fétiche de Ryan Coogler, vétérans de la Première Guerre mondiale et après avoir gagné de l’argent avec la pègre de Chicago, décident de racheter un ancien abattoir délabré pour en faire un cabaret de blues destiné aux populations noires et échapper au moins à temps à la ségrégation et aux persécutions, en buvant, dansant et célébrant la musique. Le film, de la production aux costumes et jusqu’à la réalisation est, à quelques exceptions près, fabriqué en entier par des africains-américains. Sinners est sorti en France au printemps dernier et est donc déjà disponible en VOD ou sur la plateforme de Canal +.
Deux films en lice pour les Oscars qui se tiennent à Los Angeles la nuit de dimanche 15 mars, et un long métrage récompensé à la dernière cérémonie des César. Et trois films saturés chacun de références à une période marquante de l’histoire du cinéma : la Blaxploitation, le Nouvel Hollywood et la Nouvelle Vague. On évoque aujourd’hui dans « L’esprit critique » deux favoris des Oscars, Sinners de Ryan Coogler qui utilise le genre du film du vampire pour s’emparer de l’époque de la ségrégation et Marty Supreme, la première réalisation sans son frère de Josh Safdie sur le parcours d’un ambitieux pongiste incarné par Thimothée Chalamet dans le New York de l’après-guerre. Et comme on avait déjà évoqué dans ce podcasts le troisième favori de la cérémonie des Oscars, à savoir Une Bataille après l’autre de Paul-Thomas Anderson, on parle également de Nouvelle Vague, film reconstituant le tournage d’A bout de souffle qui vient de valoir le César de la meilleure réalisation à son réalisateur, l’américain Richard Linklater. Avec : • Occitane Lacurie, membre du comité de rédaction de la revue de cinéma Débordements et de la revue de cinéma décolonial Emitai. • Alice Leroy, qui écrit dans les Cahiers du cinéma « L’esprit critique » est un podcast enregistré et réalisé chaque semaine par les équipes de Gong.
Les « images américaines » de la photographe Dana Lixenberg sont exposées à la Maison Européenne de la Photographie, dans le cadre de la première rétrospective en France consacrée à cette artiste néerlandaise parti vivre aux Etats-Unis à la fin des années 1980. L’exposition est constituée de portraits - des figures publiques du sport et de la musique notamment ou des quidam - réalisés dans le cadre de commandes de magazines ou de travaux plus personnels. On passe ainsi de figures comme John McEnroe, Tupac Shakur ou Notorious B.I.G, à des ensembles réalisés dans le quartier rouge d’Amsterdam (De Wallen. 2025), dans une petite ville de l’Indiana avec une population de sans logis américaine ; ou au sein d’une communauté iñupiaq vivant sur une île au large de l’Alaska (The Last Days of Shishmaref. 2008). Le travail le plus connu et le plus ambitieux de Dana Lixenberg, toujours en cours, demeure celui débuté après le soulèvement de plusieurs quartiers de Los Angeles à la suite de l’acquittement des policiers ayant frappé Rodney King en 1992, qui s’intitule Imperial Courts et retrace sur plus de trois décennies la vie dans un ensemble de logements sociaux dans le quartier de Watts. Dana Lixemberg utilise pour ses photos une chambre 4 x 5 pouces, c’est-à-dire grand format, supposant concentration et immobilité de la part de celles et eux qui se trouvent devant son objectif, définissant son rapport avec ses sujets comme celui d’une « danse lente ». Le commissariat de cette exposition est signé Marcel Feil et Laurie Hurwitz. American images a ouvert le 11 février dernier et demeure visible jusqu’à la fin du mois de mai prochain.
Après « L’Alerte générale » de Martin Parr, c’est à une « Exposition générale » que nous nous intéressons, en l’occurrence celle que présente la Fondation Cartier pour l’art contemporain à l’occasion de son installation dans son nouveau bâtiment près du musée du Louvre, déménagement et nouveaux locaux dont nous n’allons par reparler d’abord parce que nous avons déjà écrit dessus dans le journal et ensuite parce que nous allons déjà avoir fort à faire avec cette vaste proposition qu’il sera impossible de parcourir pièce par pièce puisque la Collection de la Fondation Cartier est née avec la création de l'institution et rassemble aujourd'hui plus de 4 500 œuvres, 500 artistes de 60 nationalités. Exposition générale s’articule entre quatre moments, censés correspondre aux quatre lignes de forces de la collection (« Sciences », « Gestes et matériaux » ; « Écologie et mondes vivants » et « Architecture ») en s’ouvrant par un laboratoire architectural intitulé Machines d’Architecture fait de maquettes, dessins, fragments et installations, en se poursuivant par des œuvres résonnant avec des écosystèmes menacés et des limites de l’anthropocentrisme (Être Nature), puis avec une section insistant sur la porosité entre art, artisanat et design (Making Things) et enfin en donnant place à des pratiques artistiques mêlant technologie, fiction et savoirs scientifiques qui esquissent d’autres manières de lire et d’habiter le monde (Un Monde Réel). Si cette « Exposition générale » intéresse « L’esprit critique » c’est notamment parce que, comparée à la Collection Pinault ou à la Fondation LVMH, la collection regroupée par cette autre marque de luxe qu’est Cartier se distingue de plusieurs façons. Elle n’est pas fondée sur un vaste fond préexistant et des décennies d’achats comme l’ont fait François Pinault et Bernard Arnault mais se compose d'œuvres présentées dans le cadre de sa programmation et de commandes passées à des artistes depuis 40 ans. Elle a fait le parti-pris de donner une place à des créations et des productions venues de géographies souvent peu visibles dans les institutions des capitales occidentales, notamment amazoniennes. Et elle ne se limite pas aux arts visuels mais s’étend à l’architecture, aux sciences humaines et non humaines et plus particulièrement à l’écologie. Le commissariat général de cette exposition, visible jusqu’à la fin du mois d’août, est signé Béatrice Grenier et Grazia Quaroni.
Global Warning est le titre très bien trouvé de la rétrospective malheureusement posthume que le musée du Jeu de Paume à Paris consacre au photographe Martin Parr, décédé au mois de décembre dernier. Elle revisite l’œuvre de l’artiste à travers différentes séries réalisées de la fin des années 1970 à nos jours, regroupées en différentes sections intitulées « Terres de loisirs et de déchets », « Tout doit disparaître », « Petite planète » ou encore « Addictions technologiques ». Dans ces séries débutées dans de petites villes anglaises, notamment à Bristol, où il vécut longtemps et où il est mort, puis étendues aux cinq continents, Martin Parr documente nos modes de vie, nos dépendances à la voiture, nos obsessions de la consommation, nos manières de voyager, avec un regard ironique rendu plus grave par l’accumulation des crises écologiques, et des couleurs saturées soulignant le regard satirique que Martin Parr posait sur le monde, avec une forme de distance qu’il reste à qualifier, entre ironie et proximité. En près de 180 œuvres, le commissariat de cette exposition, qui a ouvert à la toute fin du mois de janvier dernier et demeure visible jusqu’au 24 mai prochain, a été assuré par Quentin Bajac, en collaboration avec Martin Parr lui-même et Clémentine de la Féronnière. Global Warning est visible au Jeu de Paume à Paris jusqu’à la fin du mois de mai prochain.
Un avertissement général, une exposition générale et une rétrospective individuelle. Beaucoup de photographies, mais aussi des installations, de la peinture, de la vidéo, de la tapisserie et même de l’art vivant et végétal. On évoque dans « L’esprit critique » de ce jour la rétrospective malheureusement posthume que le musée du Jeu de Paume consacre au photographe britannique Martin Parr, récemment décédé, et qui s’intitule Global Warning ; la gigantesque proposition intitulée Exposition générale avec laquelle la Fondation Cartier inaugure ses nouveaux locaux et tente de synthétiser quarante années d’activités, et enfin la première rétrospective en France de la photographe néerlandaise longtemps installée aux Etats-Unis Dana Lixenberg qui ouvre la nouvelle saison de la Maison Européenne de la Photographie. Avec : • Rose Vidal, critique et autrice • Margot Nguyen, travailleuse de l’art indépendante • Hélène Soumaré, critique d’art
Mon refuge et mon orage est le titre du nouveau livre de l’écrivaine indienne Arundhati Roy, publié aux éditons Gallimard dans une traduction d’Irène Margit. « Mon refuge et mon orage » est aussi la manière dont l’essayiste, activiste et romancière célèbre depuis la parution du Dieu des petits riens, décrit celle qui l’a mise au monde dans ce récit qui est à la fois une autobiographie et une autobiographie de sa mère, pour paraphraser le titre du fameux livre de Jamaica Kincaid. Tout à la fois portrait de « Mrs Roy » ainsi qu’elle a toujours appelé sa mère, portrait d’une écrivaine et portrait d’un pays engagé sur les routes de la fascisation, le récit d’Arundhati Roy nous emmène du Kerala où elle a grandi, à Delhi où elle vit en passant par la vallée de la Narmada où elle a accompagné les luttes contre les grands barrages, les forêts profondes où l’on trouve encore des guérilleros maoïstes dans la région de Raipur ou encore le Cachemire à propos duquel elle écrit qu’après l’avoir découvert « vous ne pouvez pas retourner aux anciennes conversations, aux vieilles blagues, aux plaisirs inoffensifs. L’innocence amorale délibérée, cultivée, de la plupart des Indiens quant à ce qui s’y passe et ce qui est commis en leur nom là-bas devient difficile à supporter. » Arundhati Roy propose ici un livre dont elle dit que « comparé aux textes de politiques, ou de fiction, le récit qui vient m’a été particulièrement difficile à écrire. »
La mer et son double est le titre de l’ouvrage de Julia Lepère, déjà autrice de trois recueils de poésie et qui signe là, aux éditions du Sous-Sol, sa première incursion dans le genre romanesque. La narration est tissée par deux récits qui alternent l’un avec l’autre. Le premier se situe dans une ville baptisée de sa seule initiale, P., une cité western dans laquelle une femme munie d’une caméra et d’un drone croise des personnages plus ou moins fantomatiques désignés par leurs fonctions – le poète, le pianiste, le sculpteur, la tenancière… Le second voit une naufragée prénommée Anna et ayant perdu la mémoire repêchée par un cargo au milieu de l’océan Atlantique quelques jours après la disparition tragique d’un des membres d’équipage pendant une nuit de tempêtes et quelques jours avant que le bateau se trouve pris dans les glaces de l’Antarctique. Faisant le lien entre les deux récits, ces deux femmes, Anne et Anna, doubles qui ne font peut-être qu’une, et un personnage cruel : un certain Peter, aussi Don Juan que criminel.
Après L’âge de détruire, couronné du prix Goncourt du premier roman en 2023, l’écrivaine et dramaturge Pauline Peyrade signe un deuxième texte romanesque. Il s’intitule Les habitantes et est, comme le précédent, publié aux éditions de Minuit. A l’orée d’un hameau et d’une forêt, Emily, la trentaine, vit avec sa chienne Loyse dans une maison qui fut celle de sa grand-mère, Moune, au rythme d’une vie oscillant entre observation de la nature lors de promenades, travail dans la ferme tenue par Aude ou baignades dans l’étang voisin. Un rythme percé, sinon tout à fait perturbé, par l’apparition de missives de plus en plus comminatoires du père d’Emily, annonçant la mise en vente prochaine de la maison et utilisant un vocabulaire de plus en plus notarial et juridique, qui tranche avec la langue attentive aux détails de la nature et de ses peuples du roman. En effet, ainsi que nous prévient d’emblée la quatrième de couverture de l’ouvrage : « Dans Les Habitantes, chiennes, hirondelles, abeilles, héron, peuplier tremble, champs de chanvres, qu’ils agissent ou non sur les événements de l’histoire, occupent le même plan que les personnages et participent à leur quête »,
Trois écrivaines proposant trois récits où les personnages féminins occupent les rôles principaux. Un premier en forme de paysage habité par des êtres et des sensations. Un deuxième qui tir deux fils parallèles, d’une ville inquiétante à un cargo perdu dans les glaces. Et un dernier qui parcourt six décennies de la vie d’une activiste et romancière voyant son pays, l’Inde, sombrer dans la brutalité raciste et fasciste. On évoque aujourd’hui dans « L’esprit critique » le second roman de Pauline Peyrade, Les habitantes, publié aux éditions de Minuit ; la première incursion de la dramaturge Julia Lepère dans le genre romanesque avec un ouvrage intitulé La mer et son double aux éditions du Sous-Sol ; et enfin le récit autobiographique que propose l’indienne Arundathi Roy sous le titre Mon refuge et mon orage, publié chez Gallimard. Avec : • Youness Bousenna, qui chronique notamment l’actualité littéraire pour Télérama • Copélia Mainardi que vous pouvez lire régulièrement dans Libération • Pierre Poligone, cofondateur de Zone Critique, chargé de cours à l’université Paris 3.
Après sa pièce intitulée Léviathan portant sur les comparutions immédiates, qui a beaucoup tourné en 2025, la metteuse en scène Lorraine de Sagazan propose un nouveau spectacle émanant également de son regard posé sur des affaires judiciaires. Il s’intitule Chiens, était visible récemment aux Bouffes du Nord et, contrairement à Léviathan qui proposait une concaténation de différents récits judiciaires, il est centré sur l’affaire dite « French Bukkake », considérée comme le procès du porno et celui de l’exploitation sexuelle et du viol collectif, sous couvert de travail cinématographique et de réalisation d’une « œuvre de l’esprit », pour reprendre la défense du principal accusé dans le cadre d’un procès encore à venir, puisque la date des audiences n’a pas été fixée. Chiens part d’une réalité dans laquelle dix-sept personnes ont été renvoyées en 2023 devant la cour criminelle pour des faits de viol, viol en réunion, traite d’êtres humains et proxénétisme aggravé, mais où les qualifications de torture et d’acte de barbaries ont été rejetées. Dans la note d’intention qui accompagne le spectacle, Lorraine de Sagazan affirme : « Je souhaite affirmer l’essence performative d’une œuvre : non pas représenter mais agir. » Une exigence dont elle a fait le déterminant de son processus de création depuis que, pendant le confinement de 2020, elle a inauguré un nouveau protocole de travail en menant, dans les théâtres alors fermés, environ 300 entretiens. Ces derniers lui ont permis d’identifier des insuffisances et des manques du monde social, auxquels elle a tenté de « répondre » par des actes théâtraux. Cette démarche l’a conduite à enquêter au cœur de l’institution judiciaire, clé de voûte du schéma social et civique, frappée par le délabrement du service public et marquée, selon elle, « par un écart radical entre les valeurs de neutralité, d’impartialité, d’égalité et la réalité de ses effets ». Pour élaborer Chiens, Lorraine de Sagazan a rencontré plusieurs victimes, ainsi que des avocats et avocates des parties civiles, et assume d’avoir eu « l’opportunité rare de travailler sur des dossiers auxquels [elle a] accéd[é] en intégralité malgré le secret des sources ». Elle crée ainsi un spectacle éprouvant qui croise musique baroque et paroles barbares, dans un dispositif scénique où acteurs et musiciens réinterprètent des cantates de Bach, tandis que sur un écran de forme circulaire sont projetés les mots et une vidéo de ceux qui ont commis ces crimes. Acteurs et musiciens se déplacent sur une scène occupée par des amas de tissus en apparence pris dans l’eau et en réalité dans une forme de gélatine, dans un décor qui peut évoquer aussi bien une décharge qu’une scène post-apocalyptique. Quand on entre, sur les murs du théâtre des Bouffes du Nord, avant que n’y soient projetées les paroles des chants baroques, est inscrit un avertissement disant : « Ce spectacle contient des descriptions de violences sexuelles, d’exploitations et d’humiliations racistes et sexistes. » On nous invite ainsi « à prendre soin de nous » et « à nous sentir libre de quitter la salle à tout moment ». On partira de cette proposition pour questionner plus largement le travail scénique de Lorraine de Sagazan sur la justice, et le mettre en perspective dans un moment où la forme du procès et la forme théâtrale se croisent de plus en plus souvent, et où les arts de la scène s’emparent de matériaux judiciaires. Que l’on pense au procès Pelicot donné au dernier Festival d’Avignon par Milo Rau et Servane Dècle, synthétisé dans un livre qui paraît ces jours-ci chez Flammarion ; à la proposition d’Olivier Coulon-Jablonka et Sima Khatami intitulée Non-lieu à partir de l’affaire Rémi Fraisse, présentée au dernier festival d’Automne, ou encore à Notre procès, de Bérénice Hamidi et Gaëlle Marti, pièce dans laquelle les spectateurs et spectatrices deviennent juré·es d’un procès fictif intenté au poète André Chénier, revenu pour l’occasion d’entre les morts. Avec : - Zineb Soulaimani, que vous pouvez lire dans Le Quotidien de l’art et dont vous pouvez aussi écouter le podcast « Le Beau Bizarre » ;- Caroline Châtelet, qui écrit pour ScèneWeb et les trimestriels Théâtre, Novo et Jeux ;- Vincent Bouquet, dont vous pouvez retrouver la plume sur ScèneWeb.« L’esprit critique » est un podcast enregistré aujourd’hui par Corentin Dubois et réalisé par Etienne Bottini.
Après avoir détourné les codes du western dans son film First Cow, la cinéaste Kelly Reichardt revient avec un long-métrage qui revisite le film de braquage. Intitulé, The Mastermind, le nouvel opus de la réalisatrice met en scène, au début des années 1970, un braquage dans le musée de la petite ville de Framingham dans le Massachusetts. Écho à un véritable braquage qui eut lieu en mai 1972 dans le musée de Worcester, près de Boston, où furent dérobés deux Gauguin, un Picasso et un Rembrandt, les ravisseurs s’emparent dans le film de quatre tableaux plus modestes, réalisés par Arthur Dove ‘né en 1880 et mort 1946), considéré comme le premier peintre abstrait aux États-Unis. The Mastermind est un titre ironique, puisque l’initiateur du cambriolage joué par Josh O-Connor – menuisier au chômage fils d’un juge de la ville - n’a pas grand-chose d’un cerveau génial et que sa fuite dans une Amérique marquée par les mouvements de protestation contre la guerre du Vietnam est à l’image du braquage : sans gloire ni issue.
Aucun autre choix est le titre du nouveau long-métrage du coréen Park Chan-wook, réalisateur notamment de Old Boy, film où la vengeance était un plat qui se mangeait glacé, ou de Decision to leave, récompensé par le prix de la mise en scène à Cannes voilà quelques années. Dans ce film à la fois comédie, critique social et thriller, inspiré d’un polar américain à succès d’ailleurs déjà adapté au cinéma il y a 20 ans au cinéma par Costa Gavras, un père de famille licencié après le rachat de son entreprise de papeterie décide d’éliminer physiquement ses concurrents potentiels pour un poste dans une autre papeterie. Incarné par Lee Byung Hul, star du cinéma coréen et visage du méchant dans la série Squid Games, le personnage principal passe ainsi du statut d’homme comblé par sa vie professionnelle, personnelle et matérielle à meurtrier prêt à tout pour sauver sa jolie maison, les cours de violoncelle de sa fille surdouée et l’abonnement Netflix de la maisonnée.
Send Help est le titre du nouveau film du réalisateur Sam Raimi, révélé au début des années 1980 avec Evil Dead puis rendu célèbre avec sa trilogie des Spider-Man, un cinéaste oscillant entre les exigences et les codes d’Hollywood et une veine plus singulière marquée par des longs-métrages comme Drag me to Hell, ou Jusqu’en enfer en bon français. Dans ce long-métrage, qui mélange avec jubilation les genres du gore, de la comédie noire, de la comédie romantique, de la satire et du film de naufragés, les acteurices Dylan O’Brien et Rachel McAdams se retrouvent sur une île déserte du golfe de Thaïlande après le crash de l’avion privé qui devait les transporter à Bangkok. Le premier, Bradley Prestion, vient d’hériter, après la mort de son père, d’une importante entreprise de conseils qu’il gère avec arrogance. La seconde, Linda Liddle, employée douée de cette entreprise, espérait se voit promue par le père, mais s’est vu préférer le camarade de golf et d’études du fils. Cependant, cette adepte des techniques survivalistes est beaucoup plus apte à affronter la réalité d’une île hostile que celui qui, bien que blessé et impuissant, à tendance à se considérer toujours comme son chef, même si le film promet un certain nombre de rebondissements dans la relation d’amour-haine qu’entretiennent les deux personnages.
Deux films-fables sanguinolents, mêlant les genres et les registres, sur les méfaits du capitalisme et de la concurrence entre employés, et un long-métrage revisitant et détournant les codes et les rythmes du film de braquage. On évoque aujourd’hui dans « L’esprit critique » le nouveau film de Sam Raimi, intitulé Send Help qui plonge un jeune PDG arrogant et son employée mal à l’aise en société mais douée en maths et survivalisme dans le huis-clos d’une île déserte après un accident d’avion. Puis, dans un tout autre univers mais avec une thématique et une volonté de mêler comédie et noirceur relativement proche, la proposition du coréen Park Chan-Wook titré Aucun autre choix. Et enfin, on revient sur le nouveau long-métrage de l’américaine Kelly Reichardt, The Mastermind, titre ironique pour désigner le vol plus chaotique que stratégique de quatre tableaux dans un musée du Massachussetts au début des années 1970. Avec : • Occitane Lacurie, membre du comité de rédaction de la revue de cinéma Débordements, et de la revue de cinéma décolonial Emitai. • Alice Leroy, qui écrit dans les Cahiers du cinéma • Raphaël Nieuwjaer, qui écrit aussi aux Cahiers du Cinéma, ainsi que pour la revue Études
« Tenter l’art pour soigner : à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville dans les années 1960 » est le titre de l’exposition, petite par la taille mais dense dans le propos et longue par la durée, qui se tient à l’Institut du monde arabe depuis la fin du mois d’octobre 2025 et jusqu’au mois de juin. Elle est issue de la donation à l’IMA, en 2021, d’un ensemble d’archives du docteur Cadour – céramiques peintes et planches dessinées à la gouache, exécutées dans les années 1960 au cours d’ateliers de « socialthérapie » menés dans cette institution située à quelques encablures au sud d’Alger. Un des objectifs de la socialthérapie est de responsabiliser les malades en leur faisant organiser eux-mêmes certaines de leurs activités, notamment à travers un hebdomadaire intitulé Notre journal censé être le ciment d’une réforme d’ampleur de cet hôpital conçu et construit pendant la colonisation pour en faire une « communauté thérapeutique » où pensionnaires, infirmiers et psychiatre collaborent pour réaliser des choses, à l’instar de ce journal. Sous ses airs confidentiels, cette exposition est marquée par un grand nom, celui de Frantz Fanon, qui officia comme médecin-chef dans cette institution psychiatrique entre 1953 et 1956, avant que son nom soit donné à cet hôpital après l’indépendance de l’Algérie. Elle est aussi une incarnation d’un « art brut », terme utilisé par le peintre Jean Dubuffet pour désigner les productions plastiques de personnes exemptes de culture artistique et pratiquant un art qui s’ignore. Le commissariat de cette exposition est signé Djamila Chakour.
Le Musée d’art et d’histoire du judaïsme à Paris présente la première rétrospective consacrée à Denise Bellon (1902-1999), pionnière du photojournalisme et figure du milieu surréaliste dont elle a documenté plusieurs des manifestations éphémères et dont les images constituent parfois les rares traces. Le Mahj documente ainsi, avec 300 photographies, objets, lettres et publications, un parcours singulier et largement méconnu, allant des années 1930 aux années 1970. Née à Paris dans une famille juive originaire d’Alsace et d’Allemagne, Denise Bellon (née Hulmann) s’initie à la photographie au Studio Zuber avant de cofonder Alliance Photo, une des première agence photographique de l’entre-deux-guerres. Influencée par l’esthétique dite de la « Nouvelle Vision », elle réalise de nombreux reportages à l’étranger, dans les Balkans, en Finlande, en Afrique et réalise aussi des commandes publicitaires. Elle photographie aussi bien la « zone » parisienne que les expositions surréalistes, l’Occupation allemande à Lyon pendant la Seconde Guerre mondiale que l’industrialisation de la France. En 1940, elle épouse Armand Labin, journaliste juif roumain engagé dans la Résistance, qui sera ensuite le fondateur du quotidien Midi Libre, pour lequel elle couvrira notamment un maquis antifranquiste en vallée de l’Aude, avec son outil de prédilection qu’est l’appareil Rolleifles et ses négatifs de format carré 6x6 cms. Le commissariat de cette exposition qui a ouvert en octobre dernier et demeure visible jusqu’au mois de mars prochain est signé Éric le Roy et Nicolas Feuille.
Le Grand Palais à Paris est, en ce moment, occupé par trois femmes artistes : la plasticienne et photographe africaine-américaine Mickalene Thomas à laquelle l’institution consacre une vaste rétrospective sur deux décennies de son travail intitulée All About Love ; mais aussi la peintre française Claire Tabouret qui expose les maquettes grandeur nature, esquisses et travaux préparatoires des six vitraux qu’elle a réalisés dans le cadre de la reconstruction de la cathédrale Notre-Dame de Paris avec une proposition intitulée « D’un seul souffle » ; et enfin la sculptrice Eva Jospin qui présente une quinzaine d’œuvres, composées à partir de sa matière de prédilection qu’est le carton, dans un parcours intitulé « Grottesco », fait de forêts, grottes et architectures végétales et minérales en forme de petits bas-reliefs ou de cénotaphes grandeur nature. L’exposition de Mickalene Thomas doit son titre à un livre fondateur de la théoricienne bell hooks, disparue en 2021 et s’empare des représentations des femmes noires dans l’art et la culture populaire dans une perspective queer, féministe et noire, en usant de peintures, paillettes, collages ou vidéos… « Mon art s’enracine principalement dans la découverte de soi, la célébration, la joie, la sensualité, et dans un besoin de voir des images positives des femmes noires dans le monde », dit notamment cette artiste née au début des années 1970 dans le New Jersey. Le commissariat de cette exposition co-organisée par le Grand Palais, la Hayward Gallery de Londres, et Les Abattoirs de Toulouse est assurée par Rachel Thomas, Conservatrice en chef à la Hayward Gallery ; Lauriane Gricourt, Directrice des Abattoirs, le Frac Occitanie situé à Toulouse et Erin Jenoa Gilbert, curatrice indépendante. « D’un seul souffle », de Claire Tabouret et« Grottesco » d’Eva Jospin sont visibles jusqu’au 15 mars prochain. All About Love jusqu’au 5 avril.
Peintres, sculptrices, plasticiennes ou photographes… « L’esprit critique » de ce jour sera largement consacré à des femmes artistes. On s’intéresse en effet à la rétrospective de l’artiste africaine-américaine Mickalene Thomas que propose le Grand Palais. On se rendra ensuite au Musée d’art et d’histoire du judaïsme à Paris qui offre un parcours exhaustif au travail largement méconnu de la photographe Denise Bellon. Et pour finir, on ira visiter l’Institut du Monde Arabe, pour une exposition consacrée à l’art thérapeutique tel qu’il fut mis en place à l’hôpital psychiatrique de Blida en Algérie. Avec : • Rose Vidal, critique et autrice, qui écrit notamment pour le quotidien AOC. • Margot Nguyen, travailleuse de l’art indépendante. • Et Hélène Soumaré, critique d’art.
Israel & Mohamed est à la fois le nom d’un spectacle et la réunion des prénoms de ses deux protagonistes, le danseur de flamenco Israel Galvan et le plasticien, acteur et metteur en scène, Mohamed El Khatib, dont nous avions évoqué ici la rétrospective au Grand Palais au printemps dernier. La pièce a été créée l’été dernier au Festival d’Avignon, puis reprise en décembre dans le cadre du Festival d’Automne qui consacrait un focus à Israel Galvan, et part en tournée dans plusieurs villes de France jusqu’au printemps. Prenant pour point de départ leur passion commune du football, le dialogue entre ces deux figures de la scène contemporaine se déploie en rapport avec leur rapport difficile à leurs pères respectifs et l’incompréhension de ces derniers vis-à-vis du parcours de leurs fils. Le père de Mohamed Khatib, qui l’a élevé à la dure et dans la tradition, était un ouvrier venu du Maroc et installé à Orléans. Celui d’Israel Galvan est un andalou, danseur de flamenco, qui n’apprécie guère la manière, iconoclaste jusqu’à être burlesque, dont son fils s’est emparé de la tradition du flamenco. Sur scène, donc, après un petit échauffement, on voit donc à gauche Mohamed, tee-shirt jaune flashy imprimé « Morocco » et à droite, Israel, en djellaba bleu ciel prêtée par le père de Mohamed. Chacun a installé une sorte d’autel surmonté d’un portrait de son papa. Israel & Mohamed, après le festival d’Avignon et le festival d’Automne, joue en ce moment au Havre et ce sera bientôt à Douai, Rennes, Genève et Nantes.
Bestioles, la première mise en scène de l’actrice et pensionnaire de la Comédie française Séphora Pondi, met aussi en plateau des personnages adolescents. Séphora Pondi, également autrice d’un roman remarquée à la rentrée de septembre dernier intitulé Avale que nous avions évoqué dans « L’esprit critique », adapte ici une pièce de l’auteur australien Lachlan Philpott, intitulée L’Aire poids lourds. Une pièce écrite à partir d’un fait divers survenu dans une banlieue populaire de la ville de Sidney où deux très jeunes filles se prostituaient auprès de chauffeurs routiers. Bestioles est centré sur un trio féminin constitué de Bee et Ellie, 14 ans toutes les deux, bientôt rejointes par Freyya, venue du sous-continent indien, au-départ réticente au monde pop, hyper-sexualisé et tout en miroir réel ou numérique du duo initial, mais bientôt prête à les rejoindre pour partir en soirée à quelques heures de train… La pièce est donnée au Studio-Théâtre de la Comédie française jusqu’au 1er mars prochain, avec quatre acteurs et actrices récemment pensionnaires de la prestigieuse institution.
Deux spectacles sur l’adolescence, et plus particulièrement l’adolescence des filles, l’un dans une veine surnaturelle et hallucinée, l’autre dans une approche réaliste et sexualisée. Et, de l’autre côté du spectre, une pièce en forme de rencontre entre deux hommes ayant passé la quarantaine mais néanmoins confrontés aux figures parentales, à savoir un danseur de flamenco iconoclaste dont le moyen d’expression est d’abord le corps et une figure du théâtre contemporain connu pour être un beau parleur. On évoque dans « l’esprit critique » de ce jour d’abord la nouvelle proposition du metteur en scène Joël Pommerat intitulée Les petites filles modernes (titre provisoire) ; avant d’aller voir la première mise en scène de la comédienne et autrice Séphora Pondi qui adapte un texte de l’auteur australien Lachlan Philpott sous le titre Bestioles, puis enfin ce que donne le duo entre Mohamed El Khatib et Israel Galvan dans la pièce baptisée de leurs deux prénoms, Israel & Mohamed, créée au Festival d’Avignon tourne depuis dans différentes villes de France. Avec : • Zineb Soulaimani, que vous pouvez lire dans Le Quotidien de l’art et dont vous pouvez aussi écouter le podcast « Le Beau Bizarre ». • Caroline Châtelet, qui écrit pour ScèneWeb et les trimestriel Théâtre, Novo et Jeux. • Vincent Bouquet dont vous pouvez retrouver la plume sur ScèneWeb.
Dans la dernière pièce du metteur en scène Joël Pommerat, intitulée Les petites filles modernes (titre provisoire), deux jeunes filles font un pacte d’amitié radicale défiant non seulement l’autorité des parents voulant les séparer, mais aussi les lois du réel, puisqu’elles embarquent dans un univers fantastique et inquiétant. Dans une atmosphère presque toujours nimbée d’obscurité, les peurs et passions des deux jeunes filles se déploient de la chambre à coucher de l’une à des univers surnaturel - miroirs de cauchemars ou lieux de passage – qu’explorent les deux adolescentes reliées entre elles par de puissants sentiments et des téléphones portables qui ne répondent pas toujours. La pièce de Joël Pommerat, interprétée par Coraline Kerléo, Marie Malaquias et Éric Feldman était récemment donnée au théâtre Nanterre Amandiers à l’occasion de la réouverture de sa grande salle après travaux, et tourne dès maintenant dans plusieurs villes de France.
Chair est le titre du livre du romancier britannique d’origine hongroise David Szalay. Il est publié chez Albin Michel dans une traduction de l’anglais effectuée par Benoît Phillipe. On y suit le parcours d’István, depuis ses 15 ans lorsqu’il emménage avec sa mère dans un immeuble populaire d’une petite ville de Hongrie où il découvre la chair et le sexe avec une voisine nettement plus âgée, jusqu’à son retour dans ce pays des décennies plus tard. Entretemps, István, dont le torse musclé sous un t-shirt humide de sueur nous est décrit à plusieurs reprises, sera allé se battre en Irak ; aura travaillé dans la sécurité pour un club de strip tease à Londres ; aura été chauffeur d’un homme d’affaires richissime ; aura finalement conduit la Bentley pour lui-même et non pour quelqu’un d’autre ; aura été un amant, un beau-père, un mari, un père, un veuf…
Les orphelins, sous-titré Une histoire de Billy the Kid est le nouveau récit de l’écrivain Éric Vuillard, prix Goncourt en 2017 pour L’ordre du jour et auteur, notamment, de Tristesse de la Terre, qui nous emmenait déjà sur les traces d’une autre figure mythique du Far West de la deuxième partie du XIXe siècle, en l’occurrence Buffalo Bill. Il est publié aux éditions Actes-Sud. De Billy The Kid, hors-la-loi de l’Ouest américain mort à 21 ans en 1881, il nous reste une image abîmée et un imaginaire bien ancré, fondé sur la légende élaborée par celui-là même qui abattit le jeune bandit à Fort Summer, à savoir le shérif Pat Garrett, qui publia un livre fameux intitulé Vie authentique de Billy the Kid et connut un grand succès populaire. Éric Vuillard écrit, lui, son récit à la fois dans l’ombre portée de celui de Pat Garrett, qui demeure la principale source disponible sur la courte mais intense vie de Billy, tout en voulant offrir au kid un tombeau littéraire qui ne soit pas dominé par les écrits de son meurtrier. En cherchant pour cela à redonner vie, parole et agentivité à ces « vauriens qui ne peuvent pas témoigner pour eux-mêmes, puisque les garçons vachers et les bandits sont en quelque sorte un monde clos, sans soutien extérieur, que l’Histoire est écrite par d’autres » ? Pour l’écrivain, « le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence. Il suffit de prononcer son nom et l’histoire commence ». Comment alors, Éric Vuillard, s’empare-t-il de cette figure alors que, comme il l’écrit, dès les années 1930, « l’Ouest est déjà une franchise lucrative. On la décline depuis longtemps à toutes les sauces, feuilletons, superproductions, visites guidées. Et, parmi quelques autres fantômes, le Kid est devenu une figure incontournable, un résumé de la vie de la Frontière, un condensé de l’Amérique, un mythe mondial » ?
Protocoles est le titre du nouveau livre de l’écrivaine Constance Debré, autrice notamment de Play Boy, Nom, Offenses ou encore Love me tender tout récemment adapté à l’écran. Il est publié aux éditions Flammarion. La petite fille de l’ancien premier ministre du général De Gaulle, Michel Debré, y poursuit son dézingage des règles et des codes de la société bourgeoise dont elle est issue et qu’elle a quittée en même temps que sa robe d’avocate pénaliste. Comme dans son dernier livre, Offenses, l’écriture est toutefois moins autobiographique que dans ses premiers ouvrages, et se concentre sur la violence des lois qui organisent la société et plus particulièrement sur la façon dont elles punissent les déviations. Mais Protocoles change de géographie en se focalisant sur les Etats-Unis et leurs façons d’administrer la mort puisque les « protocoles » dont il est question dans le titre sont ceux mis en œuvre pour exécuter les condamnés, protocoles qui varient selon les différents États et selon les époques, et que l’écrivaine nous donne à lire, saisir et voir même s’il n’en existe quasiment pas d’images : « Les hommes électrocutés par chaise électrique ne meurent pas de mort cérébrale lors de la première décharge mais de cuisson des organes au cours de la deuxième ou troisième décharge. (…) Les yeux sortent souvent de leurs trous, tombent et pendent sur les joues. » « La meilleure manière de tuer est une quête » écrit encore Constance Debré dans ce livre qui juge que « la loi rend toute la littérature obsolète. J’ai lu j’ai traduit j’ai recopié le document. Il n’y avait rien à retrancher. Il n’y avait rien à ajouter. Ni Dante, ni Dostoïevski ni Camus ni Kafka, etc. »
Deux livres sur l’Amérique proposés par des écrivains français et un ouvrage dont le personnage principal évolue des faubourgs d’une terne ville de Hongrie jusqu’aux quartiers huppés de Londres en passant par la guerre en Irak. Et des histoires du passé qui nous mènent aux problématiques du présent ou des phénomènes contemporains dont on cherche à saisir la généalogie. Il est question dans « L’esprit critique » de ce jour de trois récits : Protocoles, le dernier ouvrage de Constance Debré publié chez Flammarion ; Les orphelins, le nouveau récit d’Éric Vuillard consacré à la figure de Billy the Kid qui sort chez Actes-Sud et enfin du nouveau roman du britannique David Szalay, intitulé Chair que font paraître les éditions Albin Michel. Avec : • Lise Wajeman, professeure de littérature comparée qui chronique l’actualité littéraire pour Mediapart • Youness Bousenna, qui chronique l’actualité littéraire pour Télérama • Copélia Mainardi qui écrit notamment pour Libération.
« L’esprit critique » reprend ses activités en 2026 avec une émission consacrée au cinéma. On évoquera en premier lieu le long métrage du cinéaste Jim Jarmusch Father Mother Sister Brother qui a reçu le Lion d’or au dernier festival de Venise avec un film situé entre le jeu des 7 familles et le jeu des 7 différences. Et ensuite, on prendra le temps, à partir de la sortie de la superproduction historique intitulée Palestine 36, signée de la réalisatrice Annemarie Jacir, de réfléchir à ce que le cinéma parvient – ou pas – à raconter de la Palestine depuis plus de deux ans que Gaza est anéantie et interdite d’accès. Avec : •Alice Leroy, qui écrit pour les Cahiers du Cinéma. • Raphël Nieuwjaer qui écrit aussi pour les Cahiers du Cinéma ainsi que pour Etudes. • Corentin Lê, critique de cinéma et chercheur en études visuelles, directeur éditorial d'Emitaï toute nouvelle revue de cinéma décolonial. « L’esprit critique » est un podcast enregistré par Corentin Dubois et réalisé par Karen Beun.
Father Mother Sister Brother est le titre du nouveau long-métrage du cinéaste Jim Jarmusch, doté d’un casting XXL avec notamment Adam Driver, Tom Waits, Cate Blanchett, Charlotte Rampling ou encore Vicky Krieps. En forme de triptyque, le film, récompensé par le Lion d’or du dernier festival de Venise, évoque successivement trois moments familiaux situés dans des pays différents : Etats-Unis, Irlande et France. Ces situations en apparence indépendantes les unes des autres, jouées par des acteurs et actrices différentes, sont néanmoins reliées entre elles par leur narration faite d’un parcours en voiture d’enfants adultes les menant jusqu’au domicile parental ; la mise en scène de malaises relationnels à l’intérieur de familles où semble circuler beaucoup de distance mais aussi pas mal d’amour ; des scènes qui se font écho puisqu’on trinque dans chaque histoire avec des récipients ne contenant pas d’alcool ; ou encore des clins d’œil avec, à chaque fois, l’apparition d’une montre Rolex à l’authenticité plus ou moins contestable, ou encore l’emploi de l’expression « Bob is you Uncle », une vieille expression britannique une traduction française pourrait être « et voilà ». Dans la première histoire, un frère et une sœur, rendent visite à leur père, qui, en apparence, vit en ermite désargenté dans sa maison en bordel au bord d’un lac. Dans la seconde, deux sœurs aux apparences opposées rendent leur visite annuelle et rituelle à leur mère écrivaine pour un thé très chorégraphié. Dans la dernière, deux jumeaux se retrouvent à Paris dans l’appartement vide de leurs parents après l’accident qui a emporté ces derniers. Father Mother Sister Brother est sorti sur les écrans le 7 janvier dernier.
Palestine 36 serait rien de moins que le « film le plus ambitieux jamais réalisé en Palestine parce que des décorateurs aux créateurs de costumes, en passant par les accessoiristes, nous sommes tous Palestiniens » selon les mots de sa réalisatrice, la cinéaste Annemarie Jacir, née en 1974 à Bethléem et autrice notamment, avant cela, du long-métrage intitulé Le Sel de la mer. Il s’agit en tout cas d’une grande coproduction internationale soutenue notamment par la BBC et la société française MK Production qui mélange images de fiction et archives pour nous ramener en 1936, aux origines de la révolte arabe contre le mandat britannique. A l’origine, l’équipe, qui avait choisi des dizaines de lieux en Cisjordanie, fait coudre et broder des costumes traditionnels et collecté beaucoup d’accessoires anciens, restaurant même un village entier près de la ville de Salfit, devait commencer à tourner le 14 octobre 2023… La production a alors dû se délocaliser au nord de la Jordanie même si la réalisatrice parvient, à l’automne 2024, à boucler le tournage en Palestine, notamment à Jérusalem et Bethléem parce que, pour la citer encore, elle ne voulait pas « faire un film d'exilée ». Le film prend donc racine dans un moment où après la célèbre déclaration du secrétaire d’État britannique Lord Balfour prônant, en 1917, l'établissement d'un « foyer national pour le peuple juif » en Palestine et à la suite des « accords » post-Première Guerre mondiale qui dépècent l’ancien Empire Ottoman, débute, en 1923, un mandat britannique sur les territoires aujourd’hui occupés par la Jordanie, de la Cisjordanie, d'Israël et de la bande de Gaza. Une sortie qui est pour « L’esprit critique » l’occasion de réfléchir plus généralement aux films – très différents mais souvent ratés – qui ont pris la Palestine en général et Gaza en particulier depuis deux ans que la bande palestinienne subit une guerre génocidaire : From Ground Zero, La Voix de Hind Rajab, Put Your Soul on Your Hand and Walk, No Other Land, Chroniques d'Haïfa, Voyage à Gaza, Once Upon a Time in Gaza… Une réflexion appuyée notamment sur un récent dossier des Cahiers du Cinéma intitulé « Gaza. Et maintenant que fait le cinéma ? »
Manga, tout un art ! est le titre- attirant tout un public de jeunes gens qui n’auraient pas forcément poussé autrement les portes du musée – d’une exposition en trois temps proposée par le Musée Guimet, musée national des arts asiatiques situé à Paris, dont la présidente, Yannick Lintz, vient de voir son mandat renouvelé à la tête de cette institution. Le principe de cette exposition est de s’intéresser aux origines des fameuses BD japonaises qui concentrent l’essentiel des achats effectués par les jeunes avec le Pass Culture. D’abord avec une section qui expose l’histoire du manga où des planches et des revues originales sont mises en regard avec des objets et des œuvres graphiques des collections du musée Guimet. Ensuite en montrant comment, dès avant la fin du 19ème siècle, la société japonais a donné naissance à des œuvres graphiques dont certaines caractéristiques pourraient être qualifiées de « mangaeques » : intrication des mots et des images, représentation du mouvement, goût pour le fantastique et les créatures étranges… Et comment aussi, à côté de cette tradition visuelle, les modes de production et de diffusion des livres illustrés présentent des parentés avec ceux des mangas : fidélisation par la feuilletonnisation, recours à des formes dérivés, diffusion recourant parfois à des matières de faible qualité… Enfin en présentant une dernière section intitulée Sous la Grande Vague qui s’intéresse à la postérité graphique du fameux tableau du peintre japonais Hokusai datant de 1831. Le commissariat de ces expositions qui ont ouvert à la mi-novembre et durent jusqu’au mois de mars prochain a été assuré par Estelle Bauer, conservatrice des collections Japon au musée Guimet et Didier Pasamonik, éditeur, journaliste et directeur de la rédaction d’ActuaBD.
Coton, résine, bois, acier, fer, jute, laine, chiffons… Le musée Bourdelle, dans le 15ème arrondissement de Paris, consacre une rétrospective aux multiples matières de l’artiste polonaise Magdalena Abakanowicz, née en 1930 et morte en 2017. Cette dernière fut une représentante du renouveau de l’art textile, aux côtés de noms comme Olga de Amaral que nous avions évoquée dans ce podcast. Mais le parcours proposé ici nous révèle la dimension protéiforme d’une œuvre qui nous mène de gigantesques sculptures textiles rouges ou grenats qu’elle nomme « abakans » comme pour souligner qu’elles demeurent reliées à elle, jusqu’à des ensembles de silhouettes soit dansantes, soit sans tête, soit à genou et de dos, soit comme enfermées et à moitié effacées dans ce qui peut ressembler autant à un sarcophage qu’à un bas-relief… Tout cela en passant aussi par des dessins de mouches agrandies et dessinées au fusain ou des arbres enserrés dans du métal. L’exposition a ouvert le 20 novembre dernier et sera visible jusqu’au 12 avril prochain. Son commissariat est assuré par Ophélie Ferlier Bouat.
Le musée du Jeu de Paume à Paris propose une rétrospective grand format à Luc Delahaye, l’un des noms importants de la photographie de guerre dans les années 1990, membre de l’agence Magnum, avant de délaisser le terrain de la photographie de presse pour intégrer avec un succès certain les murs des galeries et le marché de l’art, grâce à des photos toujours ancrées dans l’actualité mais présentées comme de larges tableaux et composées mais aussi recomposées grâce à des techniques particulières de post-production. Autant dire que la rétrospective du photographe nous intéresse bien sûr parce que l’objectif de Luc Delahaye a capté certains grands moments de l’histoire mondiale, de la guerre d’Irak à la violence en Haïti, de l’explosion de la Syrie à la chute de Kadhafi en Libye ; de la guerre d’Ukraine à certaines conférences de l’OPEP ou de la COP. Mais aussi parce que Luc Delahaye a poussé loin la réarticulation entre pratiques documentaires et artistiques, en utilisant des techniques spécifiques, qui ont d’ailleurs pu faire débat dans le monde du photoreportage. Le commissaire de cette exposition, qui a ouvert en octobre dernier et sera visible jusqu’au début du mois de janvier, est Quentin Bajac.
Comment un photoreporter de guerre en vient-il à bouleverser ses formats, modifier ses images par ordinateur et faire son entrée au musée ? Comment un alliage de coton, résine, jute ou chiffons peut-il susciter aussi bien des spectres que des figures dansantes ? Et que comprend-on des mangas contemporains en contemplant des emaki, ces longs rouleaux japonais, à la fois écrits et peints, datant des siècles précédents ? On parle aujourd’hui de la rétrospective du photographe Luc Delahaye intitulée Le bruit du monde et présentée au musée du Jeu de Paume ; de celle que consacre le musée Bourdelle à la plasticienne polonaise Magdalena Abakanowicz connue pour ses sculptures textiles, et enfin de la plongée que propose le musée Guimet dans le monde du manga et notamment d’avant les mangas. Avec : • Guslagie Malanda, actrice et curatrice d’exposition indépendante • Magali Lesauvage, rédactrice en cheffe de l’Hebdo, le numéro hebdomadaire spécial enquêtes du Quotidien de l’Art • Margot Nguyen, travailleuse de l’art indépendante.
Sylphides, Revue des Tumerels, Fracas x 7, Radio Vinci Park, Romances incertios, un autre Orlando, Mirlitons… Les titres des spectacles présentés dans le cadre du portrait que le Festival d’Automne consacre au danseur et chorégraphe François Chaignaud indiquent que nous entrons dans un univers en soi, qui peut se déployer autant dans des parkings mal éclairés que dans la lumière du Grand Palais, avec une prédilection pour les collisions et les hybridations, par exemple entre un univers de garage homoérotique et un clavecin baroque. Pour ce portrait en forme de constellation, François Chaignaud a écrit ses pièces en collaboration avec des artistes venus d’autres champs de la création : le plasticien Théo Mercier, le danseur de butō Akaji Maro, le beatboxer Aymeric Hainaux, la claveciniste Marie-Pierre Brébant ou encore la musicienne Nina Laisné. Mouvements de la danse classique, musique lyrique, créatures étranges, moto qui rugit et danse tout à la fois… Chaque spectacle proposé par François Chaignaud compose ainsi des images hybrides, étonnantes, portées des sons qui ne le sont pas toujours moins. François Chaignaud prendra à partir du 1er janvier prochain la direction du Centre Chorégraphique National de Caen.
Après l’eau, un nouvel élément. On ne vous parle pas aujourd’hui de la sortie du dernier opus de la saga Avatar qui s’intéresse au feu, mais du nouveau spectacle de la saga Fire of Emotions de la performeuse et comédienne suisse Pamina de Coulon, qui se penche cette fois sur la puissance du vent. Au Théâtre Silvia Monfort à Paris étaient présentées successivement Niagara 3000, remarqué dans le off du Festival d’Avignon récemment et sa nouvelle création, intitulée Maledizione. Débit mitraillette, souci de la planète, coq à l’âne et autres animaux, bifurcations du discours comme de nos modes de vie : on retrouve dans Maledizione ce qui faisait le style de Niagara 3000. Alors que cette pièce évoquait la force hydraulique des larmes, les turbines du futur et ces drôles d’endroit pour une rencontre que sont les deltas fluviaux, c’est plutôt au souffle et au pollen dispersés par le vent qu’est consacrée cette nouvelle traversée théorique et théâtrale de notre monde contemporain mal en point, passant aussi bien par l’histoire des réunions tupperware que le dernier livre de la philosophe Émilie Hache. En amont de ces digressions, Pamina de Coulon part d’une autre question : pourquoi le Moyen-âge connaît-il un retour de hype ? Ce qui amène à se demander comment il serait possible d’écrire une autre histoire du passé qui permettrait éventuellement de rouvrir l’avenir…
Pétrole est le titre du nouveau spectacle du metteur en scène Sylvain Creuzevault, présenté du 25 novembre au 21 décembre au Théâtre de l’Odéon, avant de partir en tournée, et qui fait figure de sensation du Festival d’Automne 2025. Habitué à adapter des textes non théâtraux – Marx, Dostoïevski ou Peter Weiss -, Sylvain Creuzevault s’attaque ici à la mise en scène d’un texte qui pouvait sembler impossible à adapter. Pétrole est en effet le dernier texte, inachevé et fragmentaire, de Pier Paolo Pasolini retrouvé après son assassinat en 1975 sur une plage de la grande banlieue de Rome dans des conditions qui demeurent troubles un demi-siècle après sa mort. Sur plus de huit cents pages, organisées en une centaine de notes juxtaposées, se déploient les motifs obsessionnels de Pasolini sur le fascisme, l’Italie des années de plomb, la politique, la sexualité, mais aussi des percées sur la psychanalyse, des visions mystiques, des considérations esthétiques… Le liant entre ces notes éclatée est l’histoire d’un homme scindé en deux. Carlo I connaît une ascension fulgurante au sein de l’ENI, la compagnie pétrolière nationale italienne, après la mort du magnat du pétrole, Enrico Mattei, décédé dans un accident d’avion suspect en 1962. Carlo II, lui, se consacre à une frénétique quête sexuelle, qui le voit forniquer aussi bien avec sa mère qu’avec des dizaines de jeunes ouvriers sur un terrain vague. Sylvain Creuzevault répond à cette scission du personnage principal de Pétrole avec un spectacle en deux parties. La première, largement filmée en direct depuis l’intérieur d’une baraque de chantier installée sur scène, oscille entre soirée mondaine et rendez-vous d’affaires et pétrolifères. La seconde alterne des scènes d’orgie avec moults déploiements de phallus en plastique, éjaculation de pétrole et autres tableaux qui font que le spectacle est déconseillé aux moins de 16 ans.
Une interprétation théâtrale d’un texte inachevé débordant de puits de pétrole et de sexes dressés ; une conférence performée repartant du Moyen-âge pour mieux comprendre notre monde et le portrait d’un chorégraphe-danseur-chanteur créant des univers délirants avec le plus grand sérieux… On évoque aujourd’hui dans « L’esprit critique », Pétrole, l’adaptation que propose Sylvain Creuzevault du texte de Pasolini au théâtre de l’Odéon ; Fire of Emotions, le one woman show en deux volets de l’actrice suisse Pamina de Coulon et enfin le travail de François Chaignaud à l’occasion du portrait-constellation que lui consacre le Festival d’Automne à Paris. On discute de cela avec : • Zineb Soulaimani, que vous pouvez lire dans Le Quotidien de l’art et dont vous pouvez aussi écouter le podcast « Le Beau Bizarre ». • Caroline Châtelet, qui écrit pour ScèneWeb et les trimestriel Théâtre, Novo et Jeux. • Vincent Bouquet dont vous pouvez retrouver la plume sur ScèneWeb.
L’écrivain irlandais John Boyne, connu notamment pour son roman intitulé Le Garçon en pyjama rayé, publie chez Jean-Claude Lattès un copieux ouvrage de plus de 500 pages intitulé Les Éléments, dans une traduction de Sophie Aslanides. Le roman déploie sur plusieurs décennies, en quatre parties baptisées chacune du nom d’une des quatre éléments, des histoires reliées entre elles, de façon visible, par des personnages aperçus dans la partie précédente, mais surtout, de façon plus souterraine et structurelle, par les effets diffractés de violences sexuelles qui semblent dessiner une chaîne infinie. Combien de personnes, si l’on se donne une large échelle du temps pour observer et raconter ce qui se transmet dans les corps et les esprits, un abus sexuel entraîne-t-il depuis sa déflagration initiale ? Et quelles sont les différentes attitudes possibles face à ces actes dont a été victime, témoin, complice ou acteur ? Posées de cette manière, ces interrogations qui structurent le roman de John Boyne, sont sans doute trop pédagogiques ou journalistiques pour rendre compte d’un ouvrage qu’il m’a été, à titre personnel, difficile de lâcher, tant l’Irlandais maîtrise l’art du portrait, du dialogue, du flash-back, de la chute et du cliffhanger, mot que je me permets de laisser en anglais puisqu’il a été rendu célèbre par les séries télévisées et qu’il désigne cette manière de laisser l’action en suspense au bord d’une falaise qui pourrait ressembler à celles de certains paysages décrits par John Boyne dans ce roman qui vient par ailleurs d’obtenir le Prix Femina Étranger.
Vertu et Rosalinde est le titre relativement étrange d’un livre pas nécessairement facile à saisir. Il est signé Anne Serre et est publié au Mercure de France. Tout ne s’éclaire pas tout à fait même lorsqu’on sait que Vertu et Rosalinde sont deux personnages féminins que l’on retrouve à la campagne, en train d’écrire. Le roman est en effet éclaté en trente chapitres courts de seulement deux, trois ou quatre pages. L’identité de la narratrice fluctue de l’enfance à l’âge adulte tout en changeant de prénom. Et le ton alterne entre le mordant et le léger, entre une écriture qui brouille les frontières, pouvant sembler aussi bien cynique qu’enfantine. On assiste aussi bien à un match entre l’équipe des Vic – « constituée de trente-deux filles victimes – d’inceste, de pédophilie, de gestes inappropriés, mais aussi d’injustice sociale pour certaines ayant grandi dans des milieux ou pauvres ou bêtes ou sans intérêt » et l’équipe des Non-Vic à la description de correspondances décrites en ces termes : « Parfois je recevais des lettres d’admirateur(s) (trices) qui arrivaient chez mon éditrice, et mon sentiment général lorsque je les ouvrais chez moi, c’était que les gens qui m’admiraient portaient toujours de drôles de noms habitaient toujours à de drôles adresses. » Anne Serre est l’autrice d’une quinzaine de romans mais a aussi reçu le prix Goncourt de la nouvelle, en 2020, pour un recueil qui s’intitulait Au cœur d’un été tout en or.
Un premier roman placé sous le signe de François Villon, à la fois le poète et le collège. Parce que son titre « L’entroubli » est un hapax, à s’avoir un terme qui n’apparaît qu’une fois, en l’occurrence sous le plume de ce poète du XVème, où il désigne alors un état de demi-conscience propice à la réminiscence, ce qui est sans doute une première piste pour entrer dans ce récit. Et parce qu’un des établissements dans lequel souffre et apprend tout à la fois le narrateur ressemble furieusement à un collège de bord de périphérique baptisé du nom du poète médiéval. L’auteur de L’entroubli s’appelle Thibault Daelman, il avait été retenu par ce qui est sans doute le meilleur prix littéraire de France, à savoir le prix « Envoyé par la poste » 2025. Il est publié par les éditions Le Tripode. Thibault Daelman raconte une enfance et une jeunesse passée entre un père alcoolique et bientôt impotent, et une mère dure qui ne jure que par l’élévation scolaire de ces cinq enfants, une fratrie parmi laquelle se singularise une envie d’écrire.
Un premier roman placé sous le double signe de François Villon, à la fois le poète du XVe siècle et le collège du XIVe arrondissement de Paris. Un étrange carrousel sensoriel de textes dessinant l’autoportrait d’une écrivaine. Et un récit déployé sur plusieurs décennies pour capter la déflagration infinie d’un abus sexuel, d’un personnage à l’autre, d’un territoire au suivant. On discute aujourd’hui dans « L’esprit critique » de L’entroubli signé Thibault Daelman et prix « Envoyé par la poste » 2025 publié par les éditions Le Tripode ; de Vertu et Rosalinde que fait paraître l’écrivaine Anne Serre au Mercure de France. Et enfin du nouveau livre de l’irlandais John Boyne, Les Éléments, traduit chez Jean-Claude Lattès et lauréat récent du prix Femina étranger. On en discute avec : • Lise Wajeman, professeure de littérature comparée qui chronique l’actualité littéraire pour Mediapart • Youness Bousenna, qui chronique l’actualité littéraire pour Télérama • Copélia Mainardi qui écrit notamment pour Libération.
Allons-nous parler aujourd’hui de l’ultime film d’Abdellatif Kechiche, le cinéaste de 64 ans, diminué depuis mars dernier par un AVC qui laisse planer des doutes sur sa capacité à diriger de nouveau un tournage ? Quoi qu’il en soit, « L’esprit critique » a jugé qu’il serait pertinent de parler plus en longueur du travail du réalisateur, à l’occasion de la sortie sur les écrans de Mektoub, My Love : Canto Due. Parce que plusieurs critiques hurlent déjà au génie, et parce que c’est précisément autour de cette figure du réalisateur d’exception, voire du génie maudit, que se sont nouées nombre de questions qui ont traversé récemment le monde cinéma, et dont Kechiche fait figure de paradigme : male gaze, maltraitance des employé·es au nom de l’exigence cinématographique, focalisation sur la figure de l’auteur-réalisateur tout-puissant… Et, pour être complet, en 2018, une plainte déposée contre le cinéaste par une actrice pour agression sexuelle dans le cadre d’une soirée privée, finalement classée sans suite deux ans plus tard par le parquet de Paris pour « infraction insuffisamment caractérisée ». Sachant enfin que le nom de Kechiche est aussi revenu à plusieurs reprises lors de la commission d’enquête menée par Sandrine Rousseau sur les violences sexistes et sexuelles commises dans le monde de la culture. La sortie de Mektoub, My Love : Canto Due, plus grand monde ne l’attendait, puisqu’elle est extraite de centaines d’heures de rushs tournés entre 2016 et 2018 qui ont épuisé plusieurs équipes de production, à travers une épopée très bien racontée par le journal Libération en amont du Festival international du film de Locarno, où le film a été projeté pour la première fois. Plus personne ne l’attendait non plus parce que le projet de Mektoub, déjà complexe, avait semblé ne pas devoir se remettre de la présentation à Cannes en 2019 d’un film intermédiaire, intitulé Mektoub, My Love : Intermezzo, un interlude de près de trois heures trente en forme de transe en boîte de nuit, d’après les rares personnes qui ont pu le voir. Le film n’est jamais sorti sur les écrans, pour des questions de droits musicaux ruineux mais aussi d’une brouille entre Kechiche et l’actrice principale de Mektoub, Ophélie Bau, au sujet d’une scène de cunnilingus non simulé intégrée au montage contre le consentement de la comédienne, même si des versions contradictoires circulent et si Ophélie Bau ne s’est exprimée sur le sujet qu’en quittant la projection et en refusant de venir ensuite à la conférence de presse. Mektoub concentre ainsi toute la légende, à la fois dorée et noire, d’Abdellatif Kechiche, Palme d’or à Cannes en 2013 pour La Vie d’Adèle, capable de révéler des actrices comme Sara Forestier dans L’Esquive, Hafsia Herzi dans La Graine et le Mulet ou Adèle Exarchopoulos dans La Vie d’Adèle, mais aussi de voir certaines refuser de travailler davantage avec lui, ainsi de Léa Seydoux ou d’Ophélie Bau, même si cette dernière assure en ce moment la promotion de Canto Due. Existe-t-il une « méthode Kechiche » et est-ce celle-ci qui pose problème ? Comment fabrique-t-on un film comme Mektoub, My Love : Canto Due monté à partir de près de 1 000 heures de rushs (c’était 750 pour La Vie d’Adèle) ? Un chiffre à propos duquel le monteur Luc Seugé dit : « 1 000 heures de rushs, cela équivaut à dire que pour simplement tout visionner une seule fois, en regardant cinq heures par jour, il faut huit mois. » Et faut-il distinguer un premier trio de films constitué par La Faute à Voltaire, L’Esquive et La Graine et le Mulet avant une forme de bascule dans une voracité des corps et du sexe allant jusqu’à utiliser la grammaire du film pornographique de façon acritique depuis La Vie d’Adèle ? « Je n’ai plus envie d’expliquer, ni même de me justifier », écrit Kechiche dans le dossier de presse. Nous allons donc nous dévouer pendant trois quarts d’heure à cette tâche « d’expliquer », pour voir si ce film peut être justifié. Mektoub, My Love : Canto Due est sorti sur les écrans mercredi dernier. Avec : - Occitane Lacurie, membre du comité de rédaction de la revue Débordements- Alice Leroy, qui écrit dans les Cahiers du cinéma et l’ancienne Panthère Première- Raphaël Nieuwjaer qui écrit aussi pour les Cahiers du cinéma ainsi que pour la revue Études« L’esprit critique » est un podcast enregistré par Corentin Dubois et réalisé par Karen Beun.
Echo, Delay, Reverb, sous-titré « Art américain, pensées francophones » est le titre de l’exposition qui a ouvert au Palais de Tokyo à la fin du mois d’octobre et sera visible jusqu’à la mi-février prochaine. Ambitieuse, hétéroclite et complexe, elle investit tous les espaces du musée, avec une œuvre murale conçue par l’artiste Caroline Kent pour accueillir les visiteurs, une rétrospective inédite du sclupteur africain-américain Melvin Edwards et une multitude d’œuvres mises en regard de notions forgées par des penseurs comme Roland Barthes, Gilles Deleuze, Félix Guattari, Jacques Derrida ou Michel Foucault, incarnations de la « French Théory », mais aussi des noms comme Pierre Bourdieu, Frantz Fanon ou Monique Wittig. On passe ainsi d’une salle intitulée « Semiotext(e) : agent·es étranger·es » à une autre nommée « La critique des institutions » puis à un espace titré « machines désirantes » avant de s’intéresser aux « Géométries du non-humain ». Cette exposition est le point d’orgue d’une saison en forme de « carte blanche » proposée à la commissaire américaine Naomi Beckwith, directrice adjointe du Musée Guggenheim de New York et directrice artistique de la documenta 16 à Kassel. Sa proposition de travailler sur la réception de la pensée française et francophone dans l’art américain a ensuite été reçu par l’ensemble des équipes du Palais de Tokyo pour former cette exposition collective et relationnelle, dans tous les sens de ces mots.
Quand on se souvient qu’il y a seulement cinq ans, plusieurs grands musées, parmi lesquels la Tate Modern de Londres, avaient reporté une rétrospective consacrée à Philip Guston, peintre américain d’origine juive connu pour ses combats antiracistes, par inquiétude de la réception qui serait faite de l’aspect cartoonesque de sa représentation de certains personnages du KuKkluxKlan, on peut se réjouir den l’exposition que lui consacre le musée Picasso sous le titre « Philip Guston, l’ironie de l’histoire » et également du calme avec lequel celle-ci est accueillie. D’ironie et d’histoire, il est en effet beaucoup question dans cette exposition à échelle humaine, dense, riche et intelligente – j’anticipe honteusement sur ce que vous pourrez penser, mais après c’est vous qui parlez donc j’en profite – dans laquelle on découvre les métamorphoses d’un peintre initialement proche des muralistes mexicains dans les années 1930, avant de devenir ensuite une figure reconnue de l’expressionnisme abstrait de l’école de New York, avant de devenir un des satiristes les plus féroces et drôles de l’époque Nixon et de revenir à la figuration. Avec Philip Guston, le Musée Picasso continue d’avoir la bonne idée d’ouvrir ses cimaises à d’autres, comme nous l’avions déjà évoqué ici à propos de l’exposition sur l’art dégénéré ou de la confrontation avec Faith Ringgold. L’exposition a ouvert à la mi-octobre et sera visible jusque début mars 2026. Son commissariat est assuré par Didier Ottinger et Joanne Snrech.
Marat assassiné, Bonaparte franchissant les Alpes, le Sacre de Napoléon ou encore le tableau non achevé du Serment du Jeu de Paume : les toiles du peintre Jacques-Louis David sont devenues des images iconiques d’une des périodes politiques les plus intenses de l’histoire de France courant de la Révolution française à l’Empire napoléonien. Le Musée du Louvre, dont on a beaucoup parlé ces derniers temps pour des raisons ayant peu à voir avec l’art, lui consacre une rétrospective exhaustive qui a ouvert mi-octobre et sera visible jusqu’à la fin du mois de janvier prochain. Le Louvre conserve le plus important ensemble au monde de peintures et de dessins de l’artiste et avait déjà organisé, en 1989, à l’occasion des célébrations du bicentenaire de la Révolution, une grande monographie consacrée à David en partenariat avec le château de Versailles. Le musée profite ici d’un autre bicentenaire, celui de la mort de l’artiste en 1825 alors qu’il est en exil à Bruxelles. Mais cette rétrospective ne veut pas célébrer seulement un anniversaire et cherche à exposer l’engagement politique et artistique de Jacques-Louis David en défaisant le qualificatif de « néoclassique » d’un homme qui fut à la fois considéré comme le peintre officiel de la Révolution française, le « père de l’École française » et le « régénérateur de la peinture ». Les commissaires de cette exposition sont Sébastien Allard et Côme Fabre, tous deux conservateurs au département des Peintures du Louvre.
Un monument de la peinture et de l’histoire de France présenté en majesté et presque en intégralité dans son musée ; un peintre passé de l’abstraction new-yorkaise à la satire de l’Amérique de Nixon mais sans jamais perdre son sens de l’ironie et enfin une exposition foisonnante explorant l’influence de la « French Théory » sur l’art aux Etats-Unis… On évoque aujourd’hui dans « L’esprit critique » la grande rétrospective que le musée du Louvre consacre au peintre Jacques-Louis David ; l’exposition du Musée Picasso autour du peintre Philip Guston et enfin « Echo, Delay, Reverb » sous-titré « Art américain, pensées francophones », une proposition de la curatrice Naomi Beckwith et du Palais de Tokyo. Avec : • Guslagie Malanda, actrice et curatrice d’exposition indépendante • Magali Lesauvage, rédactrice en cheffe de l’Hebdo, le numéro hebdomadaire spécial enquêtes du Quotidien de l’Art • Rose Vidal, autrice et critique
Honda Romance est le titre du nouveau spectacle de Vimala Pons, autrice, actrice, circassienne, musicienne, qui était la cheville ouvrière de deux pièces sidérantes de la dernière décennie : De nos jours du collectif Ivan Mosjoukine et celle intitulée Grande. Ce spectacle-ci est présenté dans le cadre du Festival d’Automne. Il était visible récemment au théâtre de l’Odéon à Paris et au Théâtre national de Bretagne à Rennes et entend donner un aperçu en accéléré des métamorphoses ultra-rapides de nos émotions contemporaines, comme une sorte de collage théâtral ou de « scrolling » physique et sensible. Le titre fait référence à la fois à une marque de moto qui prétend bientôt envoyer des satellites dans l’espace, à l’amour et à la définition d’une « pièce musicale simple », sens originel du terme « romance ». Sur scène, beaucoup de choses : un satellite géant qui paraît être le narrateur de l’histoire, des canons à air extrêmement puissants, de la musique signée notamment Tsirihaka Harrivel et Rebekka Warrior et dix interprètes en mouvement perpétuel et en déséquilibre permanent… Honda Romance sera visible du 4 au 7 décembre au Centquatre-Paris, avant de partir en tournée à Nantes, à Bruxelles, Chambéry, Tours, Strasbourg et Lyon.
The Brotherhood est le titre de la nouvelle proposition de l’écrivaine, metteuse en scène, performeuse et actrice Carolina Bianchi qui avait déjà présenté l’an dernier une pièce marquante donc nous avions discuté ici, intitulée La Mariée et Bonne nuit Cendrillon où elle s’administrait elle-même du GHB, la drogue dite du violeur, rendant inconscientes et impuissantes celles qui l’ont bue à leur insu. Toujours à la Villette et de nouveau dans le cadre du Festival d’Automne, Carolina Bianchi et la compagnie Cara de Cavallo proposent ici le deuxième chapitre de la trilogie Cadela Força. Il est déconseillé aux moins de 18 ans car il y est question de sexe, de nudité, de viol au point qu’une table d’accueil et d’écoute est installé à l’entrée de la salle pour les personnes qui auraient été perturbées par ce qu’elles ont vu… Alors que dans Bonne nuit Cendrillon, Carolina Bianchi s’endormait sous l’effet de la drogue et le regard des spectateurs, elle se réveille ici, au début de la pièce, pour tourner son regard vers les hommes, la masculinité et la fraternité des « Boys Club ». Le spectacle est truffé de références, que ce soit au théâtre de Shakespeare ou à celui de Tchekhov, mais aussi à la mythologie, à la peinture, à plusieurs autrices du XXe siècle, en particulier Sarah Kane, mais aussi à des chansons populaires. Et il s’ouvre par une citation de l’écrivain chilien Roberto Bolaño qui en synthétise le projet : « La violence ni la poésie ne se peuvent corriger ». The Brotherhood, de Carolina Bianchi et de la compagnie Cara de Cavallo est visible à la Grande Halle de la Villette dans le cadre du Festival d’Automne jusqu’au 28 novembre prochain.
Musée Duras est le titre d’un projet monstre de Julien Gosselin, directeur de l’Odéon-Théâtre de l’Europe qui met en scène dix heures de spectacle à partir de Marguerite Duras aux ateliers Berthier, dans le nord de Paris. Un projet conçu avec des élèves de la promotion 2025 du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris. On peut y voir onze propositions scéniques distinctes autour de textes de Marguerite Duras, certains très connus et d’autres qui le sont moins, certains extraits de ses romans, d’autres de son cinéma, de son théâtre, voire de ses entretiens. Ils sont interprétés en solo ou en collectif par ces jeunes acteurices pour beaucoup extrêmement doué·es Vidéo et musique électro sont, comme souvent, au rendez-vous de cette mise en scène de Julien Gosselin qui retraverse à toute allure une œuvre elle-même composite dans un décor dépouillé, entièrement blanc, où le public, installé dans un dispositif bifrontal, est à la fois le plus souvent très près des interprètes et en dessous d’un écran géant reproduisant sous d’autres angles ce qu’il peut voir sur scène. Au début du spectacle, une voix nous demande de fermer les yeux, pendant que des corps sont allongés par terre, puis de nous couvrir les oreilles. Surgit alors en lettres immenses le mot « Porn »… Le Musée Duras est visible jusqu’au 30 novembre prochain.
Dix heures de Duras en douze textes et onze propositions scéniques, des dizaines d’émotions et d’états d’âme parcourus en moins de deux heures par dix interprètes, et près de quatre heures de spectacle déconseillé aux moins de 18 ans car il y est question frontalement de sexe, de nudité, d’alcool et de viol… « L’esprit critique » essaiera d’être à la hauteur de l’intensité des spectacles dont il sera question aujourd’hui, à savoir le Musée Duras mis en scène par Julien Gosselin aux ateliers Berthier Odéon-Théâtre de l’Europe qu’il dirige par ailleurs ; la nouvelle proposition de la performeuse, actrice, écrivaine et metteuse en scène brésilienne Carolina Bianchi, qui s’intitule The Brotherhood et se donne à la grande Halle de la Villette dans le cadre du Festival d’Automne et enfin Honda Romance, de la grande équilibriste qu’est Vimala Pons qui était donné tout récemment à l’Odéon et Rennes mais et sera bientôt visible de nouveau à Paris, au Centquatre, et dans de nombreuses villes de France…
On termine ce podcast avec un titre en forme d’initiale, E.E., traduction récente d’un livre déjà ancien, puisqu’il fut publié il y a trente ans, de l’écrivaine polonaise Olga Tokarczuk, prix Nobel de Littérature en 2018. L’ouvrage sort aux éditions Noir sur Blanc dans une traduction du polonais de Margot Carlier. L’intrigue se déroule en 1908, dans la ville de Breslau, dans une famille bourgeoise de huit enfants, parmi lesquelles se trouve Erna Eltzner, dont la vie est bouleversée lorsqu’elle s’évanouit l’année de ses 15 ans, après qu’un fantôme lui soit apparu et qu’elle ait entendu des voix. Le don de communiquer avec les morts que posséderait la jeune Erna enthousiasme la mère, passionnée d’occultisme, autant qu’il exaspère le père, propriétaire d’une filature et rétif à ces dimensions éloignées du monde matériel et rationnel. Ce don, au cœur des séances de spiritisme organisées alors par la mère, attire aussi un amateur d’ésotérisme, amoureux transi et secret de la mère d’Erna, un étudiant en médecine du nom d’Artur Schatzman qui a fait de E.E. son sujet de thèse, mais encore différentes personnes souhaitant communiquer avec leurs défunts.
Avale est le titre du premier roman de Sephora Pondi, pensionnaire de la Comédie française, publié par les éditions Grasset. Il met en scène une femme nommée Lame qui ressemble par plusieurs aspects à l’autrice : apprentie actrice, noire de peau, adoptée et même célébrée par un monde loin de ses origines sociales situé dans la banlieue parisienne. Mais le roman n’est pourtant pas une autofiction et cherche plutôt à confronter, à travers un récit entrecroisé et dans la langue elle-même, le destin de Lame et celui de Tom, un jeune homme isolé qui s’appelait autrefois Romain, et dont l’obsession pour l’actrice rencontre d’inquiétantes pulsions de dévoration. Le livre remonte ainsi l’enfance, l’adolescence et l’entrée dans la vie d’adulte des deux personnages principaux jusqu’à leur fatidique rencontre après des semaines de harcèlement et de messages, obscènes et/ou passionnés envoyés par le premier à la seconde.
Des femmes écrasées sous les roues d’une voiture, brûlées vives à même le trottoir, à moitié dévorées dans un buisson ou dont le corps sert, au mieux, de medium à des forces occultes et de sujet de thèse de médecine… Autant dire que les trois ouvrages dont nous discutons aujourd’hui explorent une vision noire de la condition féminine, qu’elle se déploie sur l’île Maurice, dans les rues de la métropole bordelaise, le jour de la victoire de la France à la coupe du monde de Football en 2018 ou dans la ville polonaise de Breslau au début du XXe siècle. On discute en effet du tout récent prix Femina, La nuit au cœur, de la romancière Nathacha Appanah, publié chez Gallimard, du premier roman de l’actrice Séphora Pondi, intitulé Avale qui paraît chez Grasset et enfin d’un ouvrage de la prix Nobel de littérature polonaise Olga Tokarczuk, titré E.E et traduit en français par les éditions Noir sur Blanc.
La nuit au cœur est le douzième livre de la romancière Nathacha Appanah, qui vient de recevoir le prix Femina. Il est publié chez Gallimard, entrecroise le destin de trois femmes soumises à une « entreprise d’emprise » de leurs conjoints et qui finirent assassinées pour deux d’entre elle, et épargnée de peu pour la troisième, qui n’est autre que l’écrivaine elle-même. Nathacha Appanah raconte ainsi comment elle fut prise dans les rets d’un homme beaucoup plus âgé que la jeune fille qu’elle était alors, et dont elle pensa qu’il allait lui donner « accès à ce monde codé de la littérature dont il semblait détenir tous les secrets ». Mais qui, en réalité, la coupa de sa famille pour mieux asseoir sa domination physique et psychique sur elle, jusqu’à vouloir la tuer. A partir de cette expérience intime, l’écrivaine enquête sur deux féminicides : celui de sa cousine Emma, écrasée et démantibulée par son mari sur l’île Maurice en 2000, et celui de Chahinez Daoud, brûlée vive par son époux à Mérignac, près de Bordeau en 2021. En mettant en parallèle ces trois destinées de femmes, Nathacha Appanah met aussi en lien les comportements de trois hommes désignés par leurs seules initiales : MB, RD et HC, qu’elle réunit dans une « pièce imaginaire » parce que, explique-t-elle, « il n’y a que dans cet endroit que je peux les réunir, parce qu’il n’y a que dans cet endroit que je peux maîtriser le récit, inverser les rôles, devenir à mon tour un petit bourreau, exercer un pouvoir d’emprise et de fascination, exiger écoute et silence -, dans cette pièce imaginaire, donc, je les laisserai mariner un peu, eux qui pensent qu’ils n’ont rien en commun. »
Le réalisateur français François Ozon continue, au rythme de croisière d’un long-métrage par an, à épaissir une filmographie composée de longs-métrages comme 8 femmes, Grâce à Dieu, Dans la Maison, Jeune et jolie, Sous le sable ou encore, pour remonter aux titres qui l’ont initialement fait connaître, Les amants criminels et Gouttes d’eau sur pierre brûlantes. François Ozon s’attaque cette fois à l’adaptation d’un des grands classiques de la littérature française, étudié par des générations d’écoliers de France et de Navarre, L’Étranger, publié par le futur prix Nobel de Littérature Albert Camus en 1942. Pour celles et ceux qui auraient oublié leurs études secondaires, je rappelle que l’ouvrage de Camus se déroule dans l’Algérie française des années 1930. Meursault, le personnage principal, incarné ici à l’écran par Benjamin Voisin, est un jeune employé de bureau vivant seul, hermétique à toute empathie, étranger à ses sentiments, indifférent au monde, qui vient de perdre sa mère qu’il avait placée à l’asile. Un jour d’été, il tue un « arabe » sur une plage d’Alger, sans réel motif même si ce dernier avait menacé son ami et voisin, un proxénète ayant lui-même battu la sœur de cet homme… L’étranger, de François Ozon, avec notamment Benjamin Voisin et Rebecca Marder, c’est sur les écrans depuis le 29 octobre dernier.
L’Algérie française des années 1930 vue à travers l’adaptation d’un des classiques de la littérature française ; l’Égypte d’al-Sissi captée à partir du tournage d’un biopic élogieux sur le général putschiste et enfin la giga-puissance états-unienne contemporaine saisie à l’aune de ses fragilités depuis les salles de commandement et de décisions de haut niveau mises à l’épreuve par l’apparition d’un missile nucléaire visant Chicago… On évoque aujourd’hui dans « L’esprit critique » l’adaptation par François Ozon du roman d’Albert Camus, L’Etranger ; le nouveau long métrage de la réalisatrice Kathryn Bigelow sorti sur la plateforme Netflix et intitulé A house of Dynamite, et enfin le nouveau film du réalisateur suédois d’origine égyptienne Tarik Saleh titré Les Aigles de la République.
La réalisatrice américaine Kathryn Bigelow, première femme à avoir reçu l’Oscar de la meilleure réalisation pour son film Démineurs, n’avait plus tourné depuis près de huit ans et la sortie de son précédent long-métrage, Detroit, consacré aux révoltes urbaines et raciales de la « Motown » dans les années 1960. Avec A House of Dynamite – une maison de dynamite en bon français - Kathryn Bigelow choisit Netflix plutôt que le circuit des salles traditionnelles, tout en poursuivant une filmographie captivée par l’univers militaire, la violence et l’histoire des Etats-Unis. Ici, Kathryn Bigelow réactive un genre ancien, le film d’apocalypse nucléaire, qui a forgé certains classiques du cinéma américain, de Point Limite de Sidney Lumet en 1964 jusqu’à Docteur Folamour de Sidney Kubrick cette même année. Elle le fait avec – il faut le reconnaître - un certain sens du timing politique et géopolitique puisque son long-métrage est sorti sur la plateforme quelques jour seulement avant le duel verbal mais néanmoins atomique entre Poutine et Trump : le premier vantant les mérites de ses missiles et drones sous-marins à capacité nucléaire, le second annonçant la reprise des tests des armes nucléaires. Les spectateurices sont donc immergé·es dans un imaginaire de guerre froide, avec réunions de crise, écrans de contrôle et espaces de décision engageant le sort de toute l’humanité, le tout modernisé à coups de technologies de pointe mais pas nécessairement fiables et d’acronymes aussi exotiques qu’importants. Toutefois, si Bigelow réactive un genre connu, et parfois galvaudé, elle le fait avec un dispositif cinématographique qui en renouvelle le style, avec une caméra virevoltant dans différents lieux de pouvoir et un compte à rebours qui se répète trois fois dans le film tout en ne respectant pas tout à fait la réalité du temps qui s’écoule avant la possible apocalypse…
Après Le Caire confidentiel et La conspiration du Caire, le cinéaste suédois Tarik Saleh conclut sa trilogie sur l’Égypte, le pays de son père dans lequel il est persona non grata, avec Les Aigles de la République. On y retrouve son acteur fétiche, Farès Farès, jouant une star du cinéma national au point d’être surnommé le « pharaon de l’écran », qui se voit confier le rôle piège d’incarner un autre pharaon, le maréchal al-Sissi, qui règne sur l’Égypte depuis son coup d’État, en 2013, contre le premier président élu après la révolution de 2011, le frère musulman Mohamed Morsi. Produit par l’armée, le film s’intitule La Volonté du peuple et doit honorer le courage du militaire. Contraint d’accepter, Georges Fahmy, se retrouve pris dans un engrenage à la fois cinématographique et politique, où le pion qu’il est devenu est pris dans des jeux de pouvoir qui le dépassent. Les Aigles de la République aborde ainsi frontalement l’histoire récente de l’Égypte, tout en remontant le temps, à travers une scène qui évoque l’assassinat du président Anouar el-Sadate en 1981 lors d’un défilé militaire, mais aussi en convoquant des images et des imaginaires de l’âge d’or du cinéma égyptien, lorsque celui-ci était le plus important du monde arabe et l’un des plus importants de la planète. Les aigles de la république, de Tarik Saleh sera sur les écrans mercredi prochain 12 novembre.
On termine le parcours de ce podcast en se rendant au BAL, l’espace d’exposition dédié à l’image-document situé dans le XVIIe arrondissement de Paris près de la place de Clichy. Le BAL propose une exposition intitulé « Nous Autres », de Donna Gottschalk et Hélène Giannecchini avec Carla Williams. Il s’agit du récit, fait par l’autrice et théoricienne de l’art Hélène Giannecchini, de sa rencontre avec la photographe américaine Donna Gottschalk dont les images constituent le coeur du parcours proposé aux spectateurs et spectatrices. En regard est montré une série d’autoportraits de la photographe et historienne de l’art américaine Carla Williams qui s’inscrit dans une filiation assumée avec l’oeuvre de Donna Gottschalk. Cette dernière, née en 1949 à New York, dans le quartier autrefois populaire et aujourd’hui gentrifié d’Alphabet City, a accueilli chez elle et photographié pendant des décennies les personnes avec lesquelles elle a vécu, milité et travaillé. Et notamment les vies, aux marges de la société, des personnes LGBT+, camarades de luttes, amies ou amantes… Le commissariat de l’exposition est assuré par Julie Héraut et Hélène Giannecchini,
Nous avons juste, pour ce second temps de notre podcast, à traverser l’avenue du Président Wilson depuis le Musée d’Art moderne de Paris puisque, pour la première fois en quatre ans d’existence, « L’esprit critique » se rend au Palais Galliera, le musée de la mode. Se tient en effet dans ce luxueux et prestigieux palais parisien une rétrospective du travail de Rick Owens, styliste et créateur né aux Etats-Unis au début des années 1960 et installé depuis quelques années à Paris. Après qu’une veste de cuir noir portée par la top model Kate Moss a attiré l’attention d’un photographe du magazine Vogue au début des années 2000, Rick Owens connaît une carrière fulgurante avec quelques propositions sculpturales sublimes, concevant ses défilés comme de véritables shows, et déclenchant quelques mini-scandales, comme lorsqu’il dévoile des pénis lors de son défilé 2015 ou bien lorsqu’un de ses mannequins fétiches porte, contre son avis, un message anti-Merkel lors de la crise de la dette grecque.
Le Musée d’Art moderne de Paris consacre une rétrospective qui vient d’ouvrir et sera visible jusqu’en février prochain à l’artiste Otobong Nkanga, née voici un demi-siècle au Nigéria. L’exposition s’intitule I dreamt of you in colours, « j’ai rêvé de vous en couleur » en bon français, et présente une coupe transversale à travers une œuvre protéiforme dans ses motifs comme dans ses matières, à travers un large choix de dessins, installations, peintures, textiles, photographies, sculptures, poèmes, vidéos ou performances… Faisant le choix d’une présentation non chronologique, la rétrospective montre le souci de l’artiste née au Nigéria et aujourd’hui installée en Belgique de donner à voir les strates qui composent notre monde, depuis les exploitations et les extractions violentes qui fracturent les sols et les paysages, jusqu’aux circulations, constellations et réseaux qui y trouvent leurs origines. Le commissariat de cette exposition est assuré par Odile Burluraux à Paris et Nicole Schweizer à Lausanne, ville où cette rétrospective se rendra ensuite.
Des couleurs, des tons et du Noir et Blanc. Des pierres, des textiles et des photographies. Un art protéiforme, de la mode et un parcours visuel et écrit. On passe dans « l’esprit critique » de ce jour des sous-sols de l’extraction néo-coloniale à la haute-couture en passant par les trajectoires queer de l’Amérique des années 1970. On évoque en effet d’abord la rétrospective que le Musée d’art moderne de Paris propose de l’artiste nigériane Otobong Nkanga, puis l’écrin qu’offre le Palais Galliera aux créations du styliste Rick Owens et enfin la rencontre entre la photographe américaine Donna Gottschalk et la théoricienne de l’art Hélène Giannechini que propose le BAL.
La récréation est finie est le titre du roman de l’italien Dario Ferrari, publié par les éditions du Sous-Sol dans une traduction de Vincent Raynaud. C’est aussi la phrase que lance Barrabas, la nouvelle recrue de la « Brigade Ravachol », une bande de jeunes italiens anarchistes et gauchistes de l’Italie des années de plomb des années 1970, pour leur signifier la nécessité « d’arrêter de jouer les révolutionnaires et de passer aux choses sérieuses » en l’occurrence enlever, à mains armée, un juge, au risque de tuer et d’être tué alors que la brigade s’est jusque-là contenté d’actions spectaculaires mais sans mise en danger. Ce groupe nous est restitué à travers l’enquête universitaire mené par un plus tout jeune doctorat, Marcello Gori, qui a décroché par miracle une bourse de thèse, et que le tout puissant et terrifiant professeur Sacrosanti a orienté sur l’une des figures de ce groupe, Tito Sella, écrivain et assassin passé par la case prison.
Tressaillir est le titre du nouveau roman de Maria Pourchet, après notamment Toutes les femmes sauf une, Feu ou Western. Il est publié chez Stock et raconte l’histoire d’une « femme rompue », à entendre dans le double sens qu’elle a rompu avec son couple et sa cellule familiale, et qu’elle est épuisé par les implications de cette rupture, tant psychiques que physiques ou matérielles. Autrice de livres illustrées, la narratrice, prénommée Michelle, se retrouve expulsée du domicile conjugal, alternant chambres d’hôtel et recherche d’appartements sordides. Elle découvre les affres de la garde alternée et les antidépresseurs et, poussée par son agente, accepte de retourner dans l’endroit où elle a grandi pour une série d’ateliers en lycée où l’attend un ancien flirt oublié dans les recoins de sa mémoire.
La maison vide est le titre du nouveau livre de Laurent Mauvignier, publié comme les précédents aux éditions de Minuit. Si la maison du titre est vide comme une maison de famille dont il faudrait enlever les meubles après la mort d’un parent, elle est aussi remplie de tout un passé dont Laurent Mauvignier fait l’archéologie, en recourant à toute la puissance du roman. Pour reprendre ce que le narrateur écrit dans les premières pages : « je crois que si ce que j’écris ici est un monde que je découvre en partie en le rêvant, je ne l’invente pas tout à fait : je le reconstruis pièce à pièce, comme une machine d’un autre temps dont on découvre que le mécanisme a pourtant fonctionné un jour, et qu’il suffit de le remonter pour qu’il puisse redémarrer. » La fiction est moins convoquée ici pour meubler des silences comme on meublerait une maison vidée que pour donner une redonner, par l’écriture, une existence de papier mais incarnée à des êtres de chair tombés dans l’oubli de la généalogie lointaine, la poussière des photos sur lesquels on ne reconnaît plus les visages, l’infamie de la collaboration horizontale, les non-dits du suicide ou encore les tranchées de la Grande Guerre. Pour le dire encore comme l’auteur-narrateur de ce livre : « c’est parce que je ne sais rien ou presque rien de mon histoire familiale que j’ai besoin d’en écrire une sur mesure, à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dont les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu’il faut leur créer un monde dans lequel, même fictif, ils auront chacun eu une existence. »
« L’esprit critique » continue de frayer son chemin dans quelques-unes des très nombreuses publications de cette rentrée littéraire en vous proposant de voir éclore tout le XXe siècle depuis une maison de famille ; de contempler les effets d’une rupture amoureuse contemporaine sur la psyché d’une femme-biche et enfin de participer à l’écriture d’une thèse sur une brigade anarchiste dans l’Italie des années de plomb. On évoque en effet successivement La maison vide, le nouveau livre de Laurent Mauvignier, publié aux éditions de Minuit ; Tressaillir de Maria Pourchet paru chez Stock et le roman de l’Italien Dario Ferrari, La récréation est finie, traduit aux éditions du Sous-Sol.
Adèle Haenel, figure névralgique du mouvement #MeToo - et l’une des rares actrices à mettre sa notoriété au service de causes politiques allant de la lutte contre la réforme des retraites à la solidarité avec Gaza puisqu’elle a récemment participé à l’une des flottilles tentant d’amener de l’aide humanitaire à la bande palestinienne - propose sa première mise en scène. La pièce s’intitule Voir clair avec Monique Wittig, elle est signée de DameChevaliers, un collectif artistique féministe à géométrie variable composé notamment de la musicienne Caro Geryl, qui occupe ici la scène avec Adèle Haenel. L’actrice y raconte, sur un ton de confidence voire de communion avec un public conquis, son expérience de lecture de Monique Wittig (1935-2003), autrice notamment de La pensée straight, Dans l’arène ennemie ou encore Les Guérillères, une œuvre en grande majorité publiée aux éditions de Minuit. Elle s’appuie aussi sur d’autres autrices féministes : Sarah Ahmed, Audre Lorde, Adrienne Rich ou encore Elsa Dorlin. La pièce, présentée dans le cadre du Festival d’Automne, commence comme une réunion secrète. Autour de quelques braises, au milieu d’une forêt profonde peuplé de bruits d’animaux, Adèle Haenel débute sa prise de paroles en chuchotant… Voir clair avec Monique Wittig, signé Adèle Haenel et le collectif DameChevaliers était récemment au Théâtre des Bouffes du Nord dans le cadre du Festival d’Automne, et ce sera ensuite en tournée en novembre au Théâtre de la Croix Rousse à Lyon, puis au CDN d’Orléans, et ensuite à Mons, en Belgique.
Tout va bien en ce début d’automne pour le metteur en scène portugais Tiago Rodrigues. Il vient de voir son mandat renouvelé pour 4 ans à la direction du Festival d’Avignon, ce qui ne semblait pas gagné d’avance dans la fournaise du mois de juillet dernier. Il montrait récemment aux Bouffes du Nord une de ses premières productions, Le Chœur des Amants, qui sera visible bientôt dans de nombreuses villes de France. Et, surtout, la nouvelle pièce qu’il a créée cet été à Avignon, ou plus précisément à Vedène, intitulée La Distance, commence une ample tournée déjà passée par Malakoff, Anvers et Strasbourg. Cette pièce met en scène deux comédiens, Adama Diop et Alison Deschamps, un père et sa fille, séparées, dans un futur situé en 2077, par 220 millions de kilomètres, puisque la fille a choisi de partir sur Mars, laissant son père désespéré sur une terre qui a déjà connu trois effondrements et en attend de nouveaux. Le père, Ali, médecin de profession dans un hôpital en déliquescence en tenue années 1970, est contraint de communiquer avec sa fille Amina par messages interposés. Cette distance de la Terre à Mars est représentée au théâtre par une scène ronde et tournante, sur laquelle les deux acteurs se tournent le dos, séparés par un tronc, des branches, des feuillages et des rochers. Le rythme de la rotation s’accélère au fur et à mesure qu’à la distance physique s’ajoute la distance irrémédiable liée au fait que la fille a choisi de faire partie des « oubliantes » qui, pour construire un nouveau monde sur Mars, ont choisi d’effacer tous les souvenirs de leur vie sur terre en signant un « protocole d’oubli ». La Distance sera visible dans les prochains mois à Clermont-Ferrand, Grenoble, Châteauroux, Dunkerque, Le Havre, Grasse, Istres et Aix-en-Provence, mais aussi Naples, Lausanne, Barcelone, Athènes et Milan.
Daniel Jeanneteau, directeur du Théâtre de Gennevilliers, y met en scène, avec Mammar Benranou, Et jamais nous ne serons séparés de l’auteur norvégien Jon Fosse, prix Nobel de littérature en 2023 pour « ses pièces de théâtre et sa prose novatrices qui ont donné une voix à l’indicible ». Toutes ses pièces sont publiées en français aux éditions de l’Arche, celle-ci datant de 1994. Sur le plateau, dans un décor d’intérieur froid, avec moquette grise, canapé beige et mobilier blanc, une femme en robe à fleurs, interprétée par Dominique Raymond attend, en soliloquant, le retour d’un homme dont on ne sait s’il est mort, parti pour un moment ou pour toujours, voire dont on pourrait se demander s’il n’a jamais existé que dans l’esprit de la principale protagoniste de la pièce. Dominique Raymond s’accroche aux objets qui l’entourent : un téléphone d’où la voix attendue ne vient pas, des vieux et beaux verres avec lesquels elle attend – ou pas – de pouvoir boire cette bouteille de bon vin, qui laisse imaginer, parmi beaucoup d’autres hypothèses possibles, que cet étrange et dérangeant monologue pourrait être le fruit d’un excès éthylique. L’homme – en tout cas un homme - finit toutefois par apparaître sous les traits de l’acteur Yann Boudaud, en compagnie autre femme, plus jeune, incarnée, elle, par Solène Arbel. Et jamais nous ne serons séparés part en tournée en novembre à Angers, en décembre à Valence, en mars à Annecy, Poitiers et Reims et en avril à Montpellier.
Une femme qui attend un homme, un père qui espère sa fille et une actrice à la recherche d’autres regards et références pour se construire et vivre… Même si elles le font à travers des esthétiques dissemblables, les trois pièces que nous évoquons aujourd’hui partent d’un manque : absence mystérieuse, définitive ou non, d’un mari dans la première ; éloignement définitif d’une enfant dans la seconde ; lacune théorique et politique pour s’orienter dans le monde quand on veut s'émanciper hors du système de l’hétérosexualité. On évoque dans « L’esprit critique » la pièce Et jamais nous ne serons séparés, du dramaturge norvégien Jon Fosse, mise en scène par Daniel Jeanneteau et Mammar Benranou au Théâtre de Gennevilliers ; La Distance, la nouvelle pièce de portugais Tiago Rodrigues créée à Avignon cet été et qui part en tournée cet automne ; et enfin Voir clair avec Monique Wittig première mise en scène d’Adèle Haenel avec le collectif féministe DameChevaliers.
Après Dreyer, après Coppola, voici le Dracula signé Radu Jude, né à la fin des années 1970 à Bucarest et déjà auréolé d’un Ours d’or à Berlin en 2021 pour Bad Luck Banging or Loony Porn et d’un prix spécial du jury à Locarno pour N’attendez pas trop de la fin du monde en 2023. Ce cinéaste considéré comme la tête de file de la nouvelle vague du cinéma roumain est partout sur les écrans en ce moment, puisque quelques semaines avant son Dracula qui sera en salles mercredi est sorti Kontinental’25, et qu’après le FID de Marseille en juillet, c’est le Centre Pompidou qui lui consacre actuellement une large rétrospective. Ce Dracula de près de trois heures, rempli d’hémoglobine, de vampires mal déguisés et de sexe, qui part littéralement dans tous les sens, repose néanmoins sur un pitch simple : un scénariste en peignoir et mal d’inspiration sollicite l’Intelligence Artificielle pour l’aider à écrire son film. A chaque proposition verbale du paresseux scénariste, le logiciel s’exécute et envoie un extrait de quelques minutes, que l’on découvre à l’image. Ces extraits tous plus laids et grotesques les uns que les autres sont enchâssées dans des scènes tournées dans la cité médiévale roumaine de Sighisoara, où vécut au XVème siècle Vlad dit l’Empaleur, devenu un parc d’attractions où se produisent notamment un couple vieillissant dans un cabaret / bordel minable promettant aux touristes fascinés accouplement avec un Dracula de pacotille voire une réelle chasse aux faux vampires dans les rues de la ville… Dracula, signé Radu Jude, sera visible sur les écrans mercredi prochain 15 octobre.
Le cinéaste Paul Thomas Anderson, l’auteur notamment de The Master ou Licorice Pizza, passe en effet à l’action, et à l’action directe, avec Une bataille après l’autre, un long-métrage truculent et turbulent librement inspiré d’un roman déjà assez déjanté de l’américain Thomas Pynchon intitulé Vineland. Le long-métrage met en scène un groupe de révolutionnaires - féministes, antiracistes, anticapitalistes - décidés à oeuvrer à main armée pour un monde meilleur et contre la fascisation de leur société. Ils dévalisent des banques, attaquent des camps de rétention de migrants pour en libérer les détenus, font sauter des bombes au coeur du pouvoir. Après une ellipse et la répression qui s’est abattue sur le groupe, on retrouve le personnage incarné par Leonardo DiCaprio, qui a changé de nom et de lieu de vie pour échapper à la prison, collé au plafond par les vapeurs de la drogue et plaqué au sol par l’évaporation de sa fille. Celle-ci est en effet traquée par le colonel Lockjaw, un militaire incarné par Sean Penn, qui avait déjà mené la charge contre le groupe révolutionnaire French 75, avant de devenir membre d’une coalition de nazis suprémacistes… Une bataille après l’autre, de Paul-Thomas Anderson, avec Leonardo di Caprio, Sean Penn, Teyana Taylor et Chase Infiniti est sorti le 26 septembre et est toujours en salles.
lors qu’une succession d’accidents spectaculaires de puissantes voitures servait de bouquet final au feu d’artifice du film de Paul Thomas Anderson, c’est « un simple accident » pour en reprendre le titre, qui sert d’embrayeur au nouveau film du cinéaste iranien Jafar Panahi. Sur les hauteurs de Téhéran, une famille est contrainte, après avoir écrasé un chien, d’amener sa voiture au garagiste du coin. C’est alors que l’un des employés du garage, Vahid, croit reconnaître, grâce à la démarche et à la voix du père de famille, le tortionnaire qui l’a torturé maintes fois lorsqu’il se trouvait en prison : celui-ci était en effet surnommé « guibole » à cause d’une jambe de bois ayant remplacé la véritable perdue sur le terrain syrien. Après l’avoir enlevé et trimbalé dans un coin désert pour l’enterrer vivant, il est pris d’un doute lié aux dénégations de l’homme. Il se lance alors à la recherche d’autres victimes de la dictature iranienne et d’autres témoins capables d’identifier formellement leur bourreau : une mariée en robe blanche, une photographe ou un homme paraissant à moitié-fou… Le film de Jafar Panahi a obtenu la Palme d’or au dernier festival de Cannes et la France, où il est-coproduit, a en fait son choix pour la course aux oscars. Il est sur les écrans depuis le 1er mars dernier.
Une bataille, un accident et un vampire. Un blockbuster à plus de 100 millions de dollars et deux films tournés avec les moyens du bord… Deux films de près de trois heures et un d’environ deux heures. Mais quoi qu’il en soit, trois films qui entendent faire cinématographiquement de la politique et pas simplement du cinéma avec de la politique. On évoque aujourd’hui dans « L’esprit critique » Une bataille après l’autre, du cinéaste américain Paul Thomas Anderson, puis la Palme d’or 2025 décerné à l’Iranien Jafar Panahi pour Un simple accident et enfin le Dracula du roumain Radu Jude.
« Lygia Pape. Tisser l’espace » est le titre de la première rétrospective en France que la Bourse du Commerce – Collection Pinault consacre, en cette rentrée et jusqu’au mois de janvier 2026, à cette figure de l’avant-garde brésilienne. Née en 1927 et morte en 2004 à Rio de Janeiro, Lygia Pape a multiplié les pratiques artistiques dans sa vie : gravures abstraites, livres objets, films expérimentaux, performances, installations ou sculptures aussi magnétiques que cinétiques. Lygia Pape a aussi travaillé comme graphiste, elle produit des affiches de film et même aussi l’identité visuelle d’une célèbre marque de biscuits au Brésil. Elle est associée à des courants tel que l’art « néo-concret », la « nouvelle objectivité brésilienne » ou le « tropicalisme ». Le commissariat de cette exposition est assuré par Emma Lavigne, directrice et conservatrice générale de la Collection Pinault avec Alexandra Bordes, responsable de projets dans cette même collection.
John Singer Sargent. Éblouir Paris est le titre de la nouvelle exposition que propose le Musée d’Orsay depuis la fin du mois de septembre et qui sera visible jusqu’en début d’année prochaine. Cette rétrospective est organisée à l’occasion du centenaire de la mort de Sargent, né en 1856 et mort donc en 1925, et centrée sur les années parisiennes du peintre, où il arrive à 18 ans pour étudier avec Carolus-Duran, portraitiste parmi les plus appréciés de la haute société de la Troisième République, avant de connaître une carrière fulgurante de Salon en Salon. Avec plus de 90 œuvres qui pour beaucoup reviennent en France pour la première fois depuis leur création, l’idée force de l’exposition est de faire découvrir ou redécouvrir un peintre largement oublié de ce côté de l’Atlantique tandis qu’il est célébré, en Angleterre et aux Etats-Unis, comme l’un des artistes charnière du tournant entre le XIXe et le XXe siècle. L’exposition est conçue en partenariat avec le Metropolitan Museum of Art de New York, les commissaires en sont Caroline Borbeau-Parsons et Paul Perrin côté Orsay en collaboration avec Stephanie Herdrich et caroline Elenowitz-Hess du côté du MET.
« Georges de La Tour : Entre ombre et Lumière » est le titre relativement convenu de la rare rétrospective que le Musée Jacquemart-André consacre à ce peintre né à la toute fin du 16ème siècle et mort en 1652. Georges de La Tour a vécu l’essentiel de sa vie en Lorraine, qui était alors encore un duché catholique indépendant, situé entre la France et le Saint-Empire. Bien que sa carrière fût couronnée de succès et qu’il travailla pour de grands collectionneurs, dans l’entourage des ducs de Lorraine puis à la cour de France sous le règne de Louis XIII, il tomba dans un oubli presque complet pendant plusieurs siècles avant d’être redécouvert par les historiens de l’art au XXe siècle et d’être aujourd’hui considéré comme un maître du clair-obscur et un peintre attentif à sublimer par la lumière les visages et les gestes des pauvres qu’il peignit autant que les Saints et les Grands de l’époque. Le commissariat de cette exposition qui rassemble une trentaine de tableaux sur les à peine plus de quarante originaux connus de Georges de La Tour est signé de l’historienne de l’art Gail Faigenbaum et de Pierre Curie, conservateur du Musée Jacquemart André.
Un parcours menant de la Lorraine du XVIIe siècle au Paris de la fin du XIXe jusqu’au Brésil du XXe siècle : c’est ce que vous propose ce jour « L’esprit critique » consacré à trois expositions monographiques qui viennent d’ouvrir leurs portes et seront visibles jusqu’au mois de janvier 2026. On évoque en effet successivement « Georges de La Tour : Entre ombre et Lumière » que présente le Musée Jacquemart-André à Paris ; « John Singer Sargent. Éblouir Paris » rétrospective que le Musée d’Orsay consacre au plus parisien des peintres américains, et enfin « Lygia Pape. Tisser l’espace » présenté à la Bourse du Commerce.
« L’esprit critique » s’ouvre, pour cette nouvelle saison, à des spectacles de danse, pratique que l’on aborde d’habitude assez peu ici, en commençant avec le nouveau spectacle de la chorégraphe brésilienne Lia Rodrigues, Borda, déjà présenté en ce mois de septembre au 104 et à Chaillot pour ce qui concerne Paris. Borda vient clore une trilogie débutée avec Furia en 2018, qui s’emparait de la violence dirigée contre les minorités en travaillant avec les favelas de Rio dans lesquelles travaille Lia Rodrigues depuis des décennies, et Encantado en 2021 qui faisait jaillir une lutte libératrice inspirée des traditions spirituelles africaines et amérindiennes. Ici, on peut interpréter de 1000 manières ce spectacle, d’autant que Borda est un terme particulièrement polysémique, qui peut signifier aussi bien « frontières », « limites », « confins », « seuil », que « rêve », « fantasme » ou « broderie ». Le spectacle, que l’on peut regarder comme une alchimie réussie, puisqu’il transforme en trésor chorégraphique ce que l’on prend habituellement comme des déchets, des rebuts - en l’occurrence des bouts de chiffon et de toiles plastiques – a été créé à l’occasion des 35 ans de la compagnie de Lia Rodrigues et utilise de nombreux costumes utilisés pendant les différentes performances de la troupe. Borda sera prochainement visible au théâtre Joliette à Marseille, à la Comédie de Valence puis à la Comédie de Clermont-Ferrand.
The Last Supper ou le dernier repas en bon français, est la proposition, autour de la fameuse scène de la Cène christique, du collectif brésilien Mexa, dans le cadre de la carte blanche que le Festival d’Automne et la Maison des Métallos ont donné à la Casa do Povo pendant deux semaines de ce mois de septembre. La Casa de Povo a été créée en 1946 à Sao Paulo par une constellation d’associations juives antifasciste et conçue à la fois comme un lieu dédié au souvenir des morts de la Shoah et un centre culturel. Depuis le début des années 2010, cette « maison du peuple » est un lieu occupant une place singulière dans la métropole brésilienne, accueillant des collectifs aussi bien professionnels qu’amateurs qui y développent des activités artistiques, mais aussi sportives ou sociale, tout le monde participant à la gestion et à la programmation du lieu. Parmi les invités de cette carte blanche qui a transformé physiquement la Maison des Métallos notamment par l’installation d’un ring de boxe accessible à toustes dans l’entrée, le collectif Mexa, fondé en 2015 après la montée des violences de genre dans les refuges pour sans-abris de Sao Paulo propose un spectacle à la fois théâtral et culinaire. The Last Supper sera visible au mois d’octobre à Marseille dans le cadre du Festival Actoral.
Portrait de Rita est un seul-en-scène interprété par Bwanga Pilipili, sur un texte et une mise en scène de Laurène Marx, fondé sur des entretiens que l’actrice et la metteuse en scène ont mené avec Rita Nkat Bayang, femme camerounaise arrivée en Belgique. La pièce évoque son histoire et celle de son fils de 9 ans, Mathis, plaqué au sol par la police pour avoir lancé un caillou, une brique ou un parpaing – la version varie entre les policiers, la directrice de l’école et les autres personnes présentes – sur un camarade d’école qui l’injuriait de façon raciste. Bwanga Pilipili, elle-même originaire de la République Démocratique du Congo, raconte donc, seule face au micro et en robe à fleur chatoyante, l’histoire d’une femme de Yaoundé arrivée en Belgique pour rejoindre un homme prénommé Christian, sur un texte écrit par Laurène Marx, artiste blanche et trans soucieuse, comme il est dit dans le dossier de presse, « d’éviter la récupération ». Ce Portrait de Rita est présenté à Théâtre Ouvert à Paris jusqu’au 30 de ce mois en même temps que deux pièces plus anciennes de Laurène Marx, Jag et Johnny et Pour un temps sois peu, avant une conséquente tournée en France puisqu'il sera ensuite visible au Mans, au Théâtre National de Strasbourg, à l’Université de Lille puis au Théâtre National Wallonie Bruxelles.
Du Brésil à la Belgique, en passant par Yaoundé, ce sont trois propositions situées à la lisière du théâtre que s’intéresse aujourd’hui « L’esprit critique », avec un « stand up triste », un festin scénique à la fois festif et funèbre ainsi qu’une sublimation chorégraphique de la matière plastique. On évoque aujourd’hui la nouvelle proposition de l’autrice et metteuse en scène Laurène Marx, intitulée Portrait de Rita ; la mise en scène de la Cène pas le collectif trans et brésilien Mexa baptisée The Last Supper et enfin Borda de la danseuse et chorégraphe brésilienne Lia Rodrigues.
« Une admirable fresque familiale » pour Télérama, un « voyage virtuose » pour Libération, un « grand Carrère » pour Le Monde, une « déclaration d’amour absolu » pour Le Figaro… Concernant le nouvel ouvrage d’Emmanuel Carrère, intitulé Kolkhoze et publié comme les précédents aux éditions POL, la lecture des principaux titres de la presse ressemble à ces affiches de film sur lesquelles les services de com’ n’inscrivent que des termes dithyrambiques en les extrayant – parfois à contresens – ici ou là. Pour entendre un autre son de cloche, il faut se tourner vers des publications plus confidentielles mais plus incisives. Ainsi du site Collateral où, dans leur édito de rentrée, Simona Crippa et Johan Faerber atomisent une « paresseuse enquête », une « absence d’écriture », le roman « d’un nepobaby, qui fait de la gloire maternelle une manière de rente médiatique sans vergogne », mais aussi et surtout le « jeu trouble » avec l’extrême droite entretenu tout au long de ce récit consacré à sa famille et à sa mère, l’académicienne Hélène Carrère d’Encausse, famille et figure maternelle ayant d’ailleurs elles-mêmes pu flirter avec les droites radicales.
Les Forces est le titre du nouveau livre, publié aux éditions du Sous-Sol, de Laura Vazquez, couronnée du Goncourt de la poésie en 2023, l’année où elle publia une « épopée versifiée » intitulée Le Livre du large et du long. Les Forces constitue le deuxième roman de Laura Vazquez, après La Semaine perpétuelle, mais il s’agit autant d’une narration à la première personne que d’une réflexion philosophique et polyphonique, composée de nombreuses citations. Les Forces est composé comme un roman de formation, débutant avec le départ de la narratrice d’une cellule familiale, froide, blanche et propre, et commence par cette phrase : « Les heures étaient longues dans mon enfance, mais je ne me suis pas tuée ? » Mais il est peut-être moins question pour son personnage principal d’un récit d’apprentissage que de désapprentissage, puisqu’il s’agit de se libérer de tout ce que le monde a de normal, d’habituel et de déjà mort, en se livrant, pour ce faire, aux forces de la poésie et du langage, mais aussi du rire. Pénétrant plus avant dans des univers contaminés par des logiques oniriques permettant de rompre avec un certain réel, la narratrice rencontre au fond d’un bar Claudie, « une vieille lesbienne des temps jadis » qui lui sert de pythie et de conseillère pour l’écriture de poèmes, en lui citant Simone Weil, Plotin ou le mathématicien Alexandre Grothendieck, puis se rend dans une « maison des morts » où toutes les personnes qu’elle croise sont « en train d’essayer de mourir » mais « en utilisant des formes parfaites », ou encore dans un immeuble des « diverses sectes réunies ».
« Est-ce que face à l’effondrement de notre civilisation voire l’extinction de notre espèce ce n’est pas être complètement à côté de la plaque d’écrire sur sa petite vie finissante, sur sa petite famille, sur la jeunesse de ses parents ? » La question que pose, de façon à la fois liminaire et rhétorique, Emmanuel Carrère dans son nouveau livre pourrait s’appliquer à beaucoup de romans de cette rentrée littéraire saturée de figures paternelles et, encore plus, maternelles. On n’échappera pas, pour ouvrir cette nouvelle saison de « L’esprit critique » littérature, à ce questionnement, puisqu’on évoque aujourd’hui d’abord Kolkhoze, nouvel opus d’Emmanuel Carrère, et les problèmes politiques et littéraires qu’il devrait soulever mais qui demeurent largement enfouis sous un accueil critique bien trop unanime. Et puisqu’on parle ensuite de deux ouvrages dont les deux narratrices sont également prises dans une gangue familiale, même si l’une parvient à s’échapper grâce à la poésie et à la philosophie, tandis que l’autre est contrainte au retour au bercail en autostop. Le premier s’intitule Les Forces et est signé Laura Vazquez. Le second est titré L’Éducation physique et paraît sous la plume de l’Espagnole Rosario Villajos.
L’Éducation physique est le titre du livre publié par les éditions Métailié de l’écrivaine espagnole Rosario Villajos, qui est son premier traduit en français, par Nathalie Serny. II n’est pas sans rapport avec l’ouvrage dont on vient de parler, dans la mesure où il met également en scène une jeune femme, confrontée à un milieu familial étouffant et à un monde social rebutant, même si Rosario Villajos aborde ces thématiques avec moins d’invention poétique que Laura Vazquez. Ici, le roman se déroule sur un soir de l’été 1994, de 18 h 15 à 21 h 45 précisément, lorsque Catalina, âgée de 16 ans, quitte précipitamment la maison de son amie et se retrouve obligée de faire du stop, dans la crainte de faire de mauvaises rencontres, mais aussi dans la peur de ne pas pouvoir respecter le couvre-feu que lui imposent ses parents. Ces derniers aimeraient la voir rester docile dans la vie repliée que la famille mène, au nom de la grave maladie qu’a eue la narratrice quand elle était enfant, mais surtout de tous les dangers qui guettent un corps féminin dès qu’il se trouve dehors. Un livre qui porte donc, comme l’écrit l’autrice, sur « la malédiction d’avoir un corps », dans la mesure où si Catalina « continue à le cacher, elle ne le laisse pas exister ; si elle le montre, elle a l’impression qu’il n’existe qu’à travers le regard des hommes ».











